Le programme «Espace Civique» de l’Art Rue cède la parole aux artistes palestiniens Samaa Wakim et Ahmed Tobassi : L’art sous l’occupation

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«Dans le camp de Jénine, nous avions un terrain dans lequel nous prévoyions de construire un théâtre, cela est devenu un cimetière d’enfants tués par les soldats de l’occupation».

Deux artistes palestiniens basés à Jénine et à Haïfa ont été invités par l’association L’Art Rue pour prendre part à son «Espace civique» et d’échanger autour de leur pratique culturelle, de leur présent et de leur avenir à la lumière du génocide en cours à Gaza et de l’occupation de plus en plus violente de la Cisjordanie. La conversation, qui s’est faite via zoom, a été modérée par Aseel AlBajeh, chargé de plaidoyer et de campagne à l’Institut palestinien pour la diplomatie publique (Pipd) et vivant à Ramallah.

Comment s’engager face à ces atrocités en tant qu’artistes, et quelles prochaines étapes envisager et comment y contribuer ? Quelles formes de solidarité de la part de collègues arabes et autres peuvent être utiles ? Comment le secteur culturel palestinien et la société civile peuvent-ils survivre à cet assaut ? Et une relation constructive avec l’Europe et l’Occident est-elle encore possible ? C’est autour de ces questions que s’est articulé cet échange virtuel avec Ahmed Tobasi, acteur et directeur artistique du «Freedom Theatre» de Jénine et Samaa Wakim, artiste de scène, membre du groupe «Yaa Samar! Théâtre de Danse».

Danseuse, comédienne et activiste culturelle, Samaa Wakim est diplômée du département d’art dramatique de l’université de Haïfa. Elle a joué dans plusieurs pièces de théâtre internationales, notamment Badke (A.M. Qattan Foundation, KVS et Les Ballets C de la B), I’m Yusuf and this is my brother (Shiber-Hur et Young Vic Theatre, Londres) et Kabaret (Khashabi Theatre, Haïfa).

«Je fais partie d’un groupe d’artistes qui essayent d’installer un paysage palestinien indépendant dans les territoires de 1948, en relation avec tout le paysage culturel palestinien et les artistes des autres territoires, entre autres ceux de Gaza, de la Cisjordanie et ceux en exil», affirme Samaa.

«En tant que Palestinienne vivant dans les territoires occupés, mon identité a été depuis mon enfance mise à rudes épreuves», ajoute-t-elle. La danseuse a grandi à Mhalia, une petite municipalité arabe chrétienne du nord de la Palestine occupée, près de la frontière libanaise, dans une famille de militants des droits humains. Ayant vécu dans une zone de guerre (entre l’entité sioniste et le Liban), la jeune femme a intégré, dès l’enfance, des sentiments de peur et des traumatismes». Vivre en territoires occupés c’est subir inégalités, oppressions et limitation de mouvements», dit-elle.

«Ma formation universitaire relevait de la torture et n’était pas une belle expérience», raconte Samaa et d’ajouter : «Pour un artiste palestinien vivant dans les territoires occupés, il y a beaucoup de défis et de limitations, entre autres celles liés aux financements. L’accès aux fonds et aux subventions se fait sous des conditions très restrictives et cela fait que certains ont, malheureusement, choisi d’adhérer au paysage culturel de l’occupant, ce qui nuit énormément à notre cause».

Depuis le 7 octobre et la déferlante de violence acharnée et sanguinaire de l’occupation sioniste, les Palestiniens de Haïfa où elle vit actuellement évitent de parler arabe dans la rue. Le théâtre Khashabi, le lieu de création palestinien et indépendant fondé en 2011 dans lequel elle exerce, a fermé ses portes jusqu’à nouvel ordre. La danseuse, qui a un titre de séjour israélien mais pas la nationalité, ne postait plus rien sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, elle a précisé lors de cette rencontre virtuelle ne pas pouvoir répondre à certaines questions pour des considérations sécuritaires.

«J’ai vécu exilé dans mon pays», lance Ahmed Tobassi. Né à Jénine, au sein d’un camp de réfugiés palestiniens en Cisjordanie occupée, pendant la première Intifada. Son enfance a été assombrie par l’occupation sioniste, rythmée par les traumatismes liés aux incessants assauts armés, les bombardements du camp, les bulldozers réduisant les maisons en pièces, l’accès à l’eau, la nourriture, l’électricité et aux soins coupés par l’armée sioniste.

Il rejoint la résistance armée et est témoin de l’invasion impitoyable de son campement, de l’assassinat de ses amis et de sa famille. «Devenir martyr, handicapé à vie ou otage, voilà les trois choix que nous soumet l’entité sioniste, un dessin bien établi et fortement appuyé par l’Occident et les USA», affirme-t-il, et d’ajouter : «Nos enfants sont insomniaques, ne rêvent plus… Dans le camp de Jénine par exemple, à 13 ans, ils ne se considèrent plus comme des enfants mais comme des résistants à l’occupation et se voient obligés de défendre leurs vies et celles des leurs. Dans le camp, nous avions un terrain dans lequel nous prévoyions de construire un théâtre, cela est devenu un cimetière d’enfants tués par les soldats de l’entité sioniste. Ceux qui survivent ne se projettent dans aucun avenir radieux. L’occupation a fait en sorte de tuer leurs rêves».

A 17 ans, l’artiste, après avoir été battu, est arrêté et incarcéré pendant quatre ans. Une terrible expérience qui lui cause une dépression aiguë et dont il ressuscite grâce à l’homme de théâtre et militant Juliano Mer-Khamis et son «Freedom Theatre», un centre culturel implanté dans le camp de réfugiés de Jénine depuis 2006. «J’ai appris alors qu’il y avait d’autres moyens de lutte et de résistance face à la barbarie de l’occupation : par la culture et l’art.», raconte-t-il

Cependant, ne pouvant ni travailler, ni étudier, ni voyager, ni se sentir en sécurité, Tobasi décide en 2008 de se rendre en Norvège pour y demander l’asile politique. Il obtient une place au prestigieux Nordic Black Theatre, où il a suivi une formation d’acteur, tout en obtenant la nationalité norvégienne. Il a ensuite rejoint leur compagnie professionnelle où il a joué dans des productions telles que «Guantanamo What Now ?», «Destination Africa» et «Journey to Identity». Il a également mis en scène ses propres œuvres, notamment «Fairoz’s Secret», qui a fait l’objet d’une tournée en Norvège. En 2013, il retourne au camp de réfugiés de Jénine et retrouve le «Freedom Theatre», contribuant ainsi au mouvement artistique local qui se concentre sur l’utilisation de la culture comme forme de résistance.

La culture prise pour cible

«Au camp de Jénine, à West Bank, à Gaza nous subissions depuis toujours exactions et meurtres mais le génocide à Gaza a pu dévoiler au monde entier la barbarie de l’occupation qui s’est toujours crue intouchable en violant toutes les conventions internationales», note Tobassi qui, en évoquant avec beaucoup d’amertume le génocide en cours à Gaza, rappelle le massacre culturel commis en parallèle et la destruction massive du patrimoine matériel palestinien.

«L’occupation s’est toujours attaquée à nos symboles, après le 7 octobre tout un convoi militaire s’est déplacé pour détruire une sculpture emblématique de cheval à Jénine érigée en 2002 en hommage à un ambulancier qui leur tenait tête en secourant les blessé.es et qu’ils ont fini par le bombarder dans son ambulance», affirme-t-il

Il rappelle, aussi, que les gens de la culture, les intellectuels, les historiens et les artistes ont toujours été ciblés, de différentes manières, par l’occupation sioniste. Parmi eux le directeur artistique et fondateur du «Freedom Theatre», Juliano Mer-Khamis, assassiné en 2011. Il ajoute qu’en décembre dernier les soldats de l’occupation s’en sont pris à cet établissement détruisant des dossiers, dérobant des ordinateurs et allant jusqu’à inscrire des slogans en hébreu sur les murs et sur des posters.

L’artiste cite, aussi, le cas de Mohamed Bakri qui a été malmené dans les tribunaux pendant 15 ans pour avoir réalisé en 2002 son documentaire «Jénine, Jénine» et a été obligé de payer une lourde amende en plus de l’interdiction de son film. Après le 7 octobre 2023, la poétesse Darine Tatour a été emprisonnée à cause de son poème «Résiste ô peuple, résiste»; Mohamed Abou Sakha, un artiste circassien à Bir Zeit qui est actuellement en otage dans les prisons sionistes pour la deuxième fois, de même pour un caricaturiste nommé Mohamed Sabaani; Oussama Al Azzi, un photographe qui a reçu une balle à l’œil ; Mostafa Chita, le directeur général du «Freedom théâtre» en otage depuis décembre dernier. «Moi-même j’ai été arrêté mais ma nationalité norvégienne les a empêchés de me retenir», affirme-t-il.

Dans cette politique oppressive de l’occupation, entrent aussi les modes de financement des projets artistiques palestiniens et les conditions imposées par l’Union européenne qui, selon l’artiste, servent les intérêts de l’occupation qui veut faire taire les artistes engagés. «L’Occident est la main droite de l’occupation. Et si on ne nous tue pas physiquement, on nous tue psychiquement et culturellement», lance-t-il.

Il poursuit que, dans ce sens, on interdit tout financement à tout artiste qui dénigre ou va à l’encontre de l’entité sioniste. Considéré injustement comme «terroriste» par le simple fait de dénoncer l’occupation, il est privé de subventions et n’a plus le droit d’accéder aux activités des institutions culturelles.

Des relations constructives avec l’Europe et l’Occident sont-elles encore possibles ?

Samaa aborde la question de la mobilité des artistes palestiniens de 1948 et de leurs œuvres. Ces derniers, comme elle le dit, sont limité.e.s dans leurs déplacements dans les pays arabes. «Il me tient à cœur à chaque fois de revendiquer le fait que l’on n’est pas «les Arabes d’Israël» mais plutôt des Palestiniens qui vivent dans les territoires occupés. Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac».

La modératrice Aseel Al Bajeh note l’importance de se concentrer plus sur la coopération culturelle entre la Palestine et les pays arabes. Samaa estime qu’il faut maintenir les relations avec l’Occident mais choisir des partenaires qui croient en un partenariat à double sens. Elle affirme :  «Ces derniers doivent nous garantir de pouvoir nous présenter tels que nous sommes et de nous préserver des différentes pressions exercées autour de nos identités». Et d’ajouter : «Personnellement, je me suis retrouvée dans des situations où je devais lutter pour ne pas invisibiliser mon identité et ma nationalité palestinienne. Néanmoins, ces derniers mois cela a été respecté, de quoi nous donner de l’espoir quant à l’avenir».

La réception européenne a complètement changé depuis le 7 octobre, affirme Tobassi, en racontant qu’après l’annulation de la première date de son spectacle «And Here I Am», sa reprise a eu plus de résonance auprès du public.

«Il est vrai que l’on a oublié les pays du grand Sud en voulant convaincre l’opinion occidentale de l’atrocité de l’occupation et sa volonté de nous déshumaniser. Dorénavant, on doit faire en sorte de faire parvenir nos voix partout dans le monde. Notre combat actuel en tant qu’artistes est de pouvoir pratiquer notre art et le présenter librement loin de toutes les considérations politiques et que l’aspect professionnel l’emporte sur le reste», ajoute-t-il

Tobassi appelle à un mouvement mondial qui préserve les intérêts et la liberté de tous les artistes du monde. A une lutte globale qui inclurait tous les peuples opprimés. «Nous avons dans ce sens créé une plateforme dans le cadre du programme «Les promesses de la révolution» qui aborde les différents aspects de la lutte et différentes étapes pour l’instauration d’une possible justice dans ce monde», annonce-t-il.

«Il faut soutenir les Palestiniens parce que si les plans de l’occupation se poursuivent et même après un cessez-le-feu à Gaza, nous allons droit vers la disparation progressive de notre culture, de notre patrimoine. Il faut agir maintenant», conclut-il.

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