Wafa Ghorbel, lauréate du prix spécial du jury au Comar d’Or, à La Presse : «Mon roman libère la parole des laissés-pour-compte de la société»

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Il n’a fallu que quelques semaines pour que «Fleurir», troisième roman de Wafa Ghorbel, gagne le cœur des lecteurs. D’ailleurs, il a valu à son autrice le prix spécial du jury au Comar d’or 2024. Il s’agit de son deuxième prix Comar après «Le Jasmin noir» paru en 2016… Ce roman nous a donné envie de rencontrer son autrice pour en savoir plus sur son engagement. L’occasion d’aborder à la fois le travail d’écriture et les droits des femmes dans un monde qui demeure souvent très hostile envers elles.

Wafa Ghorbel est universitaire, écrivaine et autrice-compositrice-interprète franco-tunisienne. Ces écrits reflètent son engagement actif dans les questions sociales et morales de son époque ainsi que sa volonté de faire passer un message et de provoquer une réflexion critique à travers ses œuvres.

«Fleurir» a immédiatement ému les lecteurs qui ont plongé dans son histoire passionnante : Yasmine est une adolescente violée et violentée qui se bat pour «déterrer ses rêves et avancer à leur lueur». Adam est un musicien qui fait de son bégaiement une détermination insoupçonnée. Un chemin douloureux et sinueux de deux êtres qui vont avancer au milieu des torrents pour bourgeonner et fleurir.

Subtil, poétique, musical et puissant à la fois, le texte regorge de mots qui accablent ou qui libèrent et de mélodies qui se répandent.

Ce roman nous a donné envie de rencontrer son autrice pour en savoir plus sur son engagement. L’occasion d’aborder à la fois le travail d’écriture et les droits des femmes dans un monde qui demeure souvent très hostile envers elles.

Est-ce qu’il y a des circonstances particulières qui vous ont inspiré les thèmes de votre roman «Fleurir» ?

«Fleurir» est largement inspiré par des circonstances nationales et internationales que nous connaissons tous : les vagues d’immigration clandestine des Tunisiens vers l’Europe, mais aussi celles des Subsahariens vers la Tunisie ; l’amendement de l’article 227 bis du Code pénal tunisien qui, avant 2017, permettait à un violeur d’épouser sa victime mineure afin d’échapper aux poursuites ; plusieurs affaires de harcèlement scolaire et universitaire, impliquant des enseignants, révélées ces dernières années, essentiellement grâce au mouvement spontané «Ena zeda» (bien que je parlais déjà du viol dans «Le Jasmin noir») ; ce qu’on appelle le «printemps arabe» et la «révolution de jasmin». Par ailleurs, certaines épreuves personnelles ont également orienté mon écriture, notamment un cancer de la thyroïde que j’ai découvert en pleine pandémie de coronavirus et en pleine phase de rédaction de mon roman (juin 2020). Cette tumeur aurait pu me coûter la voix. Ceci a freiné ma plume pendant plusieurs mois, mais a fini par la nourrir et par lui insuffler un nouvel élan. «Fleurir» est ma renaissance autant que celle de mon personnage. Il s’agit d’une résilience à l’œuvre par l’écriture et par la musique.

En utilisant la fiction pour sensibiliser le public aux souffrances et aux injustices de notre époque, croyez-vous au pouvoir de la littérature comme outil de changement pour favoriser la justice sociale ?

«Fleurir» fait entendre les voix des damnés de la terre et de la mer. Il libère la parole des laissés-pour-compte de la société, de la vie, du destin. Ceci aurait-il pour autant l’ambition de changer le monde ? Je ne pense pas. D’ailleurs, je me demande si la littérature devrait endosser un tel rôle. L’écrivain secoue, dérange, trouble, déstabilise. Si ses écrits ne contribuent pas à transformer le monde de façon directe, ils participent toutefois à la connaissance de soi, au changement de la mentalité individuelle qui agirait sur la mentalité collective et pourrait, par la suite, aider à dénoncer les injustices sociales, donc à changer le système.

Dans votre roman, les impératifs sociaux et les «qu’en-dira-t-on» font que les femmes, victimes de violence, sont emmaillotées, écrasées et sans défense. Comment trouver le juste équilibre entre se frayer son propre chemin et se conformer aux normes sociales imposées par son entourage ?

Je me demande s’il existe un juste milieu. Ou on est libre et souverain, ou on est soumis et écrasé. Toutes les normes sociales ne sont heureusement pas écrasantes. Nous avons besoin de certaines règles de conduite, faute de quoi la société serait régie par la loi de la jungle. Cependant, de nombreuses traditions perpétrées et législations ancestrales usées devraient absolument être amendées, voire complètement abandonnées. Les consciences devraient inéluctablement évoluer. Il est nécessaire de s’insurger contre ce qui entrave nos libertés individuelles. Aucune concession à faire, sur ce plan!

A l’image de la vie de vos personnages, le roman «regorge de musique qui flue, reflue et se répand». Les mots et les notes parviennent à danser ensemble. Pouvez-vous nous expliquer ce choix d’intégrer la musique et la danse comme éléments créateurs de tensions et d’actions et puissant vecteur de sentiments ?

La musique sous ses trois formes —jeu (d’instruments), chant ou danse— est le soubassement même de ce roman, mais également de mes romans précédents. C’est elle qui donne le la, le ton, l’impulsion de la narration. C’est elle qui impose le tempo, la cadence, le mouvement. C’est elle qui insuffle la musicalité, l’image, la conception. Par ailleurs, la musique est ce qui amène la lumière au cœur de l’encre noire, au fond de la blessure sanglante. Il me semble que mes romans auraient été illisibles, insoutenables, foncièrement tragiques sans cette musique qui les sous-tend, sans les voix fêlées des chanteurs, les pas indomptés des danseurs et les doigtés grinçants ou féeriques des musiciens qui résonnent à chacun de leurs recoins. Quand tout «fout le camp», seule la musique demeure.

Pensez-vous que la musique a un pouvoir thérapeutique indéniable, comme c’était le cas pour les personnages de votre roman?

Tout à fait, je le pense. La musique, mais aussi la littérature (produite ou consommée) ainsi que toutes les autres formes d’expression artistique constituent des exercices cathartiques à valeur thérapeutique incontestable. Dans «Fleurir», l’un de mes personnages, abusé par la vie, parle du kintsugi, cette méthode japonaise qui consiste à réparer la porcelaine cassée à la poudre d’or, cet art de sublimer la blessure. La musique, tout comme le kintsugi, est un art de la sublimation, du renouveau, de la renaissance, de la résilience. Pas de floraison possible sans musique, sans littérature, sans arts. Je termine en citant mon personnage, Yasmine Ellil : «Je danse pour fendiller davantage ma meurtrissure, l’étirer aux mesures de l’univers, y allumer un soleil doré et y faire pousser des fleurs…les fleurs du mal… les fleurs du bien». («Fleurir», Kalima Editions, p. 132)

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