Biodiversité en Méditerranée : Les solutions fondées sur la nature, une priorité clé

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En prévision du Forum sur la conservation de l’Afrique, qui se tient du 24 au 28 de ce mois à Nairobi, au Kenya, le directeur du Centre de coopération pour la Méditerranée de l’Union internationale pour la conservation de la nature (Uicn-MED), Maher Mahjoub, a révélé, dans une interview accordée à l’agence TAP, que la biodiversité africaine fait face à des menaces croissantes qui mettent en danger de nombreux écosystèmes et espèces uniques de ce continent.

Quels sont, d’abord, les objectifs assignés à ce premier forum régional sur la conservation?

Les forums régionaux de conservation de l’Uicn rassemblent ses membres gouvernementaux et non-gouvernementaux, les représentants de ses sept commissions, les conseillers régionaux et les membres du secrétariat de l’Uicn pour discuter des enjeux de la conservation de la biodiversité et du développement durable. Plus spécifiquement, ces forums permettent de discuter et débattre des défis de conservation dans les régions, présenter et discuter la version préliminaire du programme de travail de l’Uicn 2026-2030 et se préparer au plus grand événement de conservation au monde, le Congrès mondial de la nature de l’Uicn, qui aura lieu en octobre 2025, à Abu Dhabi.

Au sein de l’Uicn, avez-vous une idée claire de ce qui doit être conservé en priorité sur le plan africain ?

Notre objectif commun est de conserver les ressources naturelles et la biodiversité, tout en assurant le bien-être des populations locales face au changement climatique et ses impacts. Le secrétariat de l’Uicn joue un rôle de facilitateur à l’égard de ses membres, leur permettant de mettre en œuvre leurs engagements régionaux et internationaux en relation avec la biodiversité, le changement climatique et les objectifs du développement durable.

Pouvez-vous nous donner des exemples de projets de conservation ou de solutions fondées sur la nature en Tunisie, en Afrique ou en Méditerranée, considérés comme des success-stories?

Les Solutions fondées sur la nature (SFN) sont une priorité clé de l’Uicn-Med, et notamment à travers sa stratégie «Mubadarat» d’appui à la société civile. Parmi les projets actuels soutenus par nos programmes d’appui à la société civile, 14 ont comme priorité la mise en place de SFN, dont voici trois exemples : en Tunisie, une association collabore avec les agriculteurs de palmiers dattiers pour transformer les oasis de monoculture en écosystèmes diversifiés. En introduisant un couvert végétal à trois étages, ils favorisent la biodiversité et limitent la propagation d’un acarien ravageur du palmier. En valorisant tous les produits du palmier et en créant du compost, les agriculteurs améliorent leurs revenus. Les études ont montré que cette méthode augmente le stockage de carbone, réduit les extrêmes de température dans les parcelles et diminue les risques de perte de production due à l’acarien du palmier. Au Maroc, dans le parc national de Khenifra, une association composée, exclusivement, de femmes produit du biochar (charbon biologique) pour améliorer l’agriculture locale. En utilisant des déchets agricoles pour créer du biochar, elles enrichissent les sols, augmentent les rendements et stockent du carbone, tout en réduisant la déforestation.

Sur les îles de Kerkennah, archipel tunisien, deux projets bénéficient du soutien du Programme de petites initiatives pour les organisations de la société civile d’Afrique du Nord (PPI Oscan) et TransCap (un programme qui vise l’amélioration des conditions de vie des populations méditerranéennes par la conservation de l’environnement), pour revaloriser la méthode de pêche traditionnelle appelée «la Charfiya», inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco.  Cette méthode de pêche «SFN» consiste à dresser des murs de palmes dans le fond marin, guidant les poissons vers des filets où ils peuvent être pêchés vivants et relâchés s’ils ne répondent pas aux normes. En préservant cette méthode durable, qui permet de relâcher les poissons non conformes et favorise la régénération de la faune marine, l’initiative améliore les moyens de subsistance locaux, renforce la biodiversité et combat, aussi, l’exode rural.

Ces exemples illustrent comment les solutions fondées sur la nature peuvent répondre efficacement aux défis environnementaux et socioéconomiques, tout en renforçant la résilience des communautés locales et en préservant la biodiversité.

D’après-vous, jusqu’à quel degré les projets de conservation de la nature, contribuent-ils à la lutte contre le changement climatique ?

Les projets de conservation jouent un rôle crucial et varié dans la lutte contre le changement climatique. Premièrement, ils contribuent à la préservation et à la restauration des écosystèmes naturels, tels que les forêts, les zones humides et les herbiers marins, qui sont des puits de carbone essentiels. En absorbant le dioxyde de carbone de l’atmosphère, ces écosystèmes aident à atténuer les effets du changement climatique. De plus, les projets de conservation renforcent la résilience des communautés locales face aux impacts du changement climatique. Par exemple, la protection des forêts et des zones humides côtières peut réduire les risques d’inondation et d’érosion, tandis que la gestion durable des terres agricoles peut prévenir la désertification et améliorer la sécurité alimentaire.

Les solutions fondées sur la nature, à travers le déploiement de l’économie bleue, l’agroforesterie ou les infrastructures vertes urbaines offrent des moyens naturels et efficaces de s’adapter aux changements climatiques. Elles fournissent, également, des cobénéfices importants, tels que la préservation de la biodiversité, la sécurité de l’eau et la réduction des risques de catastrophes naturelles.

Quels sont les principaux défis auxquels la région méditerranéenne est confrontée et quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fiers au niveau de l’Uicn-MED?

Parmi les principaux défis, on peut citer la dégradation des écosystèmes naturels due à l’urbanisation, la pollution et le changement climatique. Pour cette raison,  il est nécessaire de concilier besoins de développement économique et conservation de l’environnement et aussi de renforcer les capacités des acteurs locaux pour une gestion durable des ressources naturelles.

Parmi les réalisations dont nous sommes le plus fiers, notre travail avec la société civile depuis dix ans. Nous avons développé divers programmes et initiatives, dont la stratégie «Mubadarat», qui vise à renforcer les capacités des ONG en Méditerranée. Il s’agit, également, des deux programmes phares dans ce cadre : Programme de petites initiatives pour les organisations de la société civile en Afrique du Nord (PPI Oscan) et le TransCap.

Au cours des dix dernières années, en plus de notre coopération avec les 38 membres de l’Uicn-Med issus de la société civile, nous avons apporté, grâce à ces deux programmes, un soutien financier et technique à 125 organisations de la société civile. Cet appui a permis à ces organisations de mettre en œuvre des projets de terrain pour la conservation de la biodiversité et d’améliorer la résilience des populations locales face au changement climatique. Grâce aux succès de ces programmes, de nouveaux bailleurs de fonds s’intéressent à notre travail avec la société civile, ce qui a permis de développer de nouveaux partenariats et d’étendre nos initiatives depuis le Maroc à l’Egypte.

Comment voyez-vous le sort de la biodiversité en Afrique et comment, d’après vous, concilier protection de la nature et développement ?

Le sort de la biodiversité en Afrique est à la fois préoccupant et porteur d’espoir. D’une part, la biodiversité africaine fait face à des menaces croissantes qui mettent en danger de nombreux écosystèmes et espèces uniques de ce continent. D’autre part, il y a un vrai potentiel pour inverser ces tendances grâce à des efforts de conservation bien ciblés et à la mobilisation de toutes les parties prenantes.

Pour atteindre ces objectifs, je peux citer quelques pistes clés: promouvoir des solutions fondées sur la nature qui tirent partie des services écosystémiques pour répondre aux besoins humains, renforcer les capacités locales des organisations de la société civile pour qu’elles puissent jouer un rôle actif dans la gestion des ressources naturelles, collaborer avec divers acteurs, y compris les gouvernements, le secteur privé, les communautés locales et les organisations internationales, pour créer des synergies et maximiser l’impact des actions de conservation et intégrer les politiques de conservation dans les plans de développement national et régional. Cela implique de travailler en étroite collaboration avec les gouvernements pour s’assurer que les objectifs de conservation sont alignés avec les priorités de développement économique et social.

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