
La librairie Al Kitab de Mutuelleville a organisé au cours de la soirée du 25 mars une rencontre avec deux figures majeures de la littérature francophone en Tunisie : Emna Belhaj Yahia et Azza Filali. Lauréates de nombreux prix littéraires en Tunisie et à l’étranger, leurs œuvres ont captivé les lecteurs et ont été fortement saluées par les critiques.
« L’écriture : propos croisés », tel était le titre de cet échange qui a porté sur l’univers des autrices, leur élan créateur et leurs visions. Une rencontre qui a certainement inspiré des passions et nourri des envies d’écriture. Sur une idée de Azza Filali, la discussion qui a réuni « deux professionnelles de l’écriture » devait s’intituler « Désirer, écrire ». Ces deux verbes juxtaposés, à l’infinitif, font allusion aux coulisses du processus créatif. Les deux autrices se sont mises d’accord sur le principe que l’écriture part d’un « désir irréductible, irrationnel, que l’on poursuit avec la force du réel ». Ce désir serait obsédant et obsessionnel, beaucoup plus difficile à satisfaire qu’un besoin. Il revient en permanence sans jamais être assouvi. L’écriture est ainsi « une forme de déraison » parce qu’elle poursuit une obsession que l’on cherche dans la langue, dans les choses et jusqu’au fond de nous-mêmes. Pourquoi écrire ? « Pour exprimer de la manière la plus exacte ce que je suis, ce que je ressens, ce à quoi je suis arrivée », répond Azza Filali. Pour Emna Belhaj Yahia, c’est même une raison d’être à l’échelle personnelle et un besoin humanitaire.
La difficulté d’écrire
Au-delà des joies que procure la lecture, les deux autrices ont souligné la difficulté de la création littéraire. En effet, il y a toujours un décalage, « des failles », une insuffisance même entre le réel dans lequel vit l’écrivain, ses inspirations et son imagination. Pour Azza Filali et Emna Belhaj Yahia, l’écriture est un espace intermédiaire entre la parole orale, qui peut virer vers un bavardage ou d’éternelles répétitions qui tombent dans le conformisme et le silence d’absence. C’est, selon elles, « balancer entre le trop et le trop peu ». Cette parole écrite suppose de la recherche, « de l’errance, un silence peuplé qui garde des marques à travers l’intrigue, les êtres qu’il décrit », comme l’a avancé Emna Belhaj Yahia. De plus, il faut « une justesse de lettres, une justesse au niveau des mots dont le choix est difficile ». Azza Filali a même évoqué des silences à l’intérieur d’une page que l’on écrit. Pour faire respirer le texte, elle insère soigneusement du silence entre les personnages en les faisant disparaître ou simplement par des passages descriptifs.
Les étapes de l’écriture
La conversation s’est ensuite tournée vers un sujet qui a particulièrement capté l’attention du public : comment trouvent-elles le début d’un roman ?
Pour Azza Filali, une scène qu’elle voit dans la rue, un refrain, un passage dans un livre ou simplement des mots collés peuvent servir de porte d’entrée. Elle commence par un petit détail, sans savoir exactement ce qu’elle va écrire. L’intrigue se construit au fur et à mesure, elle l’accompagne. « Je commence sans savoir où je vais ». La fin ouverte est alors une manière de laisser la liberté au lecteur de clôturer le texte.
Emna Belhaj Yahia pense, par contre, que la fin est plus facile à trouver que le début. Selon elle, l’univers du livre se construit indépendamment de l’écrivain, qui passe du conscient à l’inconscient. Il lui arrive même de laisser des pages blanches à combler comme un puzzle. L’ordre vient à la fin en lisant et en relisant ce qu’elle a écrit.
Quels sentiments quand on termine un roman ? Une joie, un soulagement, une insatisfaction ?
Les deux écrivaines affirment que le sentiment d’avoir manqué quelque chose est toujours présent. Faut-il reprendre, changer des choses ? Il y a souvent des fins provisoires car l’envie de modifier s’installe souvent. « On peut faire des retouches à l’infini », d’après Emna Belha Yahia. Quand Azza Filali lui a demandé ce qu’elle ressent à la sortie de ses livres, sa réponse a été étonnante pour le public présent. « Quand je publie un livre, j’en ai honte juste après ». EmnaBelhaj Yahia a raconté dans ce sens une conversation qui l’a particulièrement marquée avec le célèbre écrivain français Alain Nadaud. Quand elle a cherché à savoir si ça lui arrive qu’un livre qu’il a écrit lui déplaise après avoir été publié, il lui a répondu « Non seulement il me déplaît, mais je ne veux plus en entendre parler. » Ce sentiment d’insatisfaction semble donc accompagner les auteurs perfectionnistes.
De l’écriture à l’expérience de la lecture
Parlant des lecteurs, Azza Filali trouve qu’ils réinventent ses textes. Elle les redécouvre à travers des yeux étrangers qui y puisent des sens cachés, voire inconscients. Emna Belhaj Yahia a décrit, quant à elle, un rapport particulier. « Un lecteur est présent en nous malgré nous, comme un gendarme invisible qui regarde et qui surveille ». Une exigence qui va, selon elle, jusqu’à hésiter sur l’emplacement d’une virgule, devant un regard extérieur qui vient juger après coup. L’écrivaine a poursuivi en revenant avec beaucoup d’émotions sur sa propre expérience de lectrice. Elle considère que sont les livres que l’on lit qui façonnent l’acte d’écrire. « Aurais-je pu former une seule phrase si je n’ai pas lu les livres qui m’ont construite ? Puis, comme les livres m’ont changée, j’ai eu l’idée de changer le monde à mon tour ». Ainsi, les livres nous ont modelés dans le sens de la connaissance de soi, avec des transformations apportées en continu à chaque nouvelle lecture. Et, pour clôturer cette rencontre, Emna Belhaj Yahia a affirmé avec certitude: « Sans les livres, il n’y a pas de pensée, il n’y a pas d’humanité qui vaille. »