L’utilisation excessive des pesticides et le non-respect de leur mode d’usage présentent de nombreux risques pour la santé humaine, animale ainsi que pour l’environnement. Mohsen Kalboussi, biologiste et universitaire, a bien voulu éclairer notre lanterne sur ce sujet. Entretien

En tant que biologiste et universitaire intéressé par la question des pesticides, expliquez-nous les effets de ces produits phytosanitaires sur la biodiversité en Tunisie.
Les produits phytosanitaires, utilisés en agriculture et communément désignés par pesticides, ont commencé à être utilisés à l’échelle mondiale depuis la révolution verte, au cours des années 1960. Cette utilisation a été justifiée par le désir de produire plus en vue de répondre aux besoins croissants en alimentation de la population mondiale. Elle est également associée à la monoculture.
La principale leçon tirée de l’utilisation de ces produits est l’apparition du phénomène de la résistance aux pesticides des organismes traités par ce moyen. L’agriculteur se trouve, par conséquent, obligé de diversifier les produits utilisés et d’accroître leurs quantités. La conséquence évidente de ce mode de production est l’accroissement des coûts de production associé à la diminution des revenus des agriculteurs.
L’utilisation des pesticides en agriculture a des conséquences sur la santé des utilisateurs de ces produits et de celle des consommateurs, sur l’environnement et sur la biodiversité. Pour ne s’arrêter que sur ce dernier élément, il a été prouvé que les agro-écosystèmes se sont appauvris, à commencer par la faune des sols, les pollinisateurs et les autres composants de la biodiversité.
En effet, les sols qui accumulent des quantités de pesticides ont tendance à perdre leur faune. Les principales victimes de ces produits sont les vers de terre qui jouent un rôle essentiel dans l’aération des sols et le recyclage de la matière organique. Les insectes pollinisateurs dont les abeilles en particulier ont tendance à se raréfier, voire à disparaître de nombreuses régions du monde, en Europe en particulier. Dans les pays du sud dont la Tunisie, nombreux pesticides sont utilisés alors qu’ils sont interdits dans les pays développés. Leurs impacts sur la biodiversité sont évidemment négatifs.
Si elle représente la principale cause de la perte de la biodiversité, et la destruction des habitats, l’utilisation des pesticides affecte également les prédateurs dont les proies se sont raréfiées ou qui meurent empoisonnés par des proies contaminées par ces substances. En Tunisie, il est clair que l’utilisation des pesticides affecte négativement la biodiversité tant animale que végétale car de nombreuses espèces se sont raréfiées dans les agro-écosystèmes. Toutefois, l’absence de travaux démontrant des liens de cause à effet entre les produits phytosanitaires et la biodiversité ne nous permettent pas de présenter des exemples précis. La conjonction de plusieurs facteurs (changement climatique, destruction des habitats, pressions humaines de toutes sortes), en plus de l’utilisation immodérée des pesticides contribuent clairement à une perte évidente de la diversité biologique.

Etant aussi consommateur, pensez-vous qu’en Tunisie il y a une prise de conscience collective impliquant tous les intervenants quant à cette question ?
En Tunisie, nous sommes encore dans une phase de réponse aux besoins alimentaires de la population. Les produits frais ou transformés que nous consommons ne sont pas traçables.
S’il y a une prise de conscience des enjeux liés à la qualité des produits consommés, elle est encore restreinte à une élite citadine en particulier. Il y a cependant un courant associatif émergent qui tente de réorienter la production agricole vers des pratiques respectueuses de l’environnement et de la santé des consommateurs.
Nombreuses sont les entraves qui ralentissent l’orientation des consommateurs et des producteurs vers des produits sains. On peut citer l’idée communément admise selon laquelle la productivité des terrains bio est plus faible que l’agriculture conventionnelle qui fait appel aux intrants et pesticides. Ce genre d’idée est difficile à démonter car il faut toujours prouver le contraire, par des exemples souvent en dehors de notre région…
Bref, de nombreuses initiatives sont prises ça et là par différents acteurs (consommateurs, agriculteurs, citoyens), pour pouvoir accéder à des produits sains et opter pour de nouvelles techniques de culture. Ces différentes initiatives ne sont pas encore mutualisées, mais le processus est en cours. D’un autre côté, les petits producteurs se plaignent souvent de la faiblesse du rendement de leurs terres, de la qualité des semences, mais surtout de l’accroissement des maladies liées directement ou indirectement à l’utilisation des produits phytosanitaires.
La DDT continue à être vendue dans les marchés hebdomadaires malgré son interdiction depuis des années. Dans la lutte contre les criquets migrateurs, l’État a utilisé le HCH, pourtant très nocif et interdit dans de nombreux pays. Pire, les stocks non utilisés ont été abandonnés dans la nature, à défaut d’avoir été recyclés.
Un travail d’information par toutes les structures concernées reste à faire, notamment par la société civile et les médias. La complexité des situations devrait pousser vers la conjonction des efforts de la part de différents acteurs, notamment le milieu académique qui pourrait aider à mieux cerner les problèmes encourus et proposer des pistes de solutions possibles.

Comment expliquez-vous ce manque de contrôle inquiétant au niveau des réseaux de distribution des pesticides et même à l’application?
En principe, les produits phytosanitaires sont soumis au contrôle avant leur circulation sur le marché. Seulement, de nombreux produits circulent en dehors des circuits conventionnels ou formels. Ceci n’empêche pas que les produits autorisés soient inoffensifs et sans impact sur l’environnement et la santé des utilisateurs et des consommateurs. Les consignes liées à l’utilisation de ces produits ne sont le plus souvent pas respectées (port de masque, de tenues spéciales, cueillette après un minimum de jours après traitement…). La responsabilité revient aux vendeurs de ces produits et à leurs fabricants car souvent les utilisateurs ne sont pas informés des conditions d’utilisation des produits manipulés ou ne les respectent pas. Les liens de cause à effet entre ces produits et certaines maladies ne sont pas évidents. En France par exemple, les fabricants des produits phytosanitaires sont obligés par la loi de former les agriculteurs pendant trois jours (voir Le Monde diplomatique de ce mois), ce qui n’est pas le cas en Tunisie.
Bref, les structures de contrôle, même si elles existent, ne sont pas capables d’assurer un contrôle effectif et efficace, surtout que les produits agricoles ne sont pas traçables.
Pour que nous soyons capables de tout contrôler, des réformes structurelles sont nécessaires. Nous ne risquons pas d’atteindre certains standards pour une raison évidente, à savoir que ni les structures de l’Etat ni les élus ne semblent concernés par ces problèmes, comme par tant d’autres. Les faits ne cessent de nous prouver que nous aurons à payer cher les conséquences de politiques qui se foutent royalement de notre santé…

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