Avocat, militant contre l’ancien régime. L’opinion publique le découvre après 2011. Mohamed Abbou est alors dirigeant d’un parti politique, fait scission et en forme un autre. Il est nommé ministre de la Troïka, au bout de quelques mois, il démissionne. Une traversée du désert qui lui permet de peaufiner son image. Il se veut un homme intègre et un politique engagé avec des valeurs et des convictions. Il parle bien mais vite. Les mots se pressent, se bousculent dans un débit effréné pour argumenter ou contredire. Les dernières élections législatives ont fait de lui la troisième force du paysage politique. Avec 22 députés, il se tient debout devant Rached Ghannouchi pour lui dire non. A-t-il commis un sacrilège ? La foudre s’est abattue sur sa tête. Aujourd’hui, il persiste et signe.

Les divergences entre vous et le parti Ennahdha paraissent nombreuses et profondes, voulez-vous nous en parler ?
D’abord personnellement, je ne veux pas que deux grands partis dominent le paysage politique avec les conséquences que l’on connaît. 6 à 7 formations se partagent l’échiquier, ce qui est un signe de diversité politique, de bonne santé et garantit mieux la démocratie. Oui, nous sommes en parfait désaccord avec le parti Ennahdha et ses dirigeants et leur conception de l’Etat. Ce n’est pas une divergence idéologique, nous n’avons jamais été leurs adversaires. Si je dois remonter au temps de l’ancien régime, je les ai toujours soutenus. Depuis 2004, j’ai écrit qu’avec la disparition des islamistes modérés, paraîtront inévitablement les radicaux. Je ne crois pas en outre que 1.400 ans de relation entre l’Etat et la religion peuvent être résolus en un mot, progressisme auquel nous croyons vous et moi. Cela dit, je veux dire aux Tunisiens que les Nahdahouis eux-mêmes sont en train de les tromper en se présentant comme un parti idéologique. Ce n’est pas vrai, c’est un parti pragmatique qui peut adopter n’importe quelle vision économique et sociale. Donc, nos divergences portent sur le mode de gouvernance, sur la lutte contre la corruption, sur leurs postures et réactions. Les campagnes qu’ils ont menées contre leurs adversaires politiques ces dernières années sont totalement inacceptables. Même au moment où nous sommes en négociation, parfois ils se tiennent tranquilles, parfois ils lâchent leurs brigades du web. Autrement dit, ils utilisent les mêmes méthodes exécrables de Ben Ali. J’ai le regret de dire que nous avons été attaqués sans relâche par Ennahdha tout au long des dernières années et encore aujourd’hui.

Oui mais Ennahdha est venu vers vous avec les bras ouverts, vous avez opposé une fin de non-recevoir. Pourquoi ?
Il faut le reconnaître, nous développons des conceptions différentes de l’Etat. Les Tunisiens doivent savoir qu’un système a été construit autour des avantages accordés aux uns et aux autres, en contrepartie de leur silence, de leur obéissance. Les conséquences de cet état de fait a créé un climat d’insécurité et d’instabilité dont tout le monde est conscient et constate les conséquences. Aujourd’hui en Tunisie, un individu peut être jeté en prison sur instruction. En face, un autre qui a commis des actes avérés de corruption, mais protégé par un parti politique, reste impuni. Ce message d’impunité a fini par être perçu par tout le monde. La corruption s’est généralisée. Pourquoi se priver, quand on peut gagner illicitement un million de dinars sans être inquiété. Ce système est en train de détruire la Tunisie. On nous a demandé (les responsables nahdhaouis ndlr) de les laisser appliquer les réformes nécessaires. Moi je réponds non, ils n’en sont pas capables, ce sont eux qui ont contribué à créer ce système, qui ont laissé faire. Pourquoi voulez-vous que je leur fasse confiance maintenant. Je reviens aux deux ministères régaliens, tout le monde sait qu’ils ont été noyautés, pour des raisons qui peuvent être expliquées par le fait que les islamistes ont vécu près de quarante ans sous la dictature, je ne justifie rien, mais c’est ma vision. Maintenant, ce système ne peut plus durer.

C’est pourquoi vous avez refusé d’appuyer la candidature de Rached Ghannouchi à la présidence de l’Assemblée. Vous savez qu’après avoir passé sa vie à être le chef caché, cette fois-ci, M.Ghannouchi se place sur le devant de la scène. Votre refus de le soutenir l’a présenté à l’opinion publique et à sa base comme étant «un menteur», en faisant alliance avec Qalb Tounès. C’était un duel entre vous et lui, vous êtes sorti vainqueur. Qu’en pensez-vous ?
Les dirigeants du parti Ennahdha sont venus nous voir 48 heures avant le vote pour nous annoncer qu’ils présentent leur candidat, Rached Ghannouchi. Nous avons signifié notre refus de l’appuyer pour une raison simple: il y a entre nous une crise de confiance. Nous avons tiré les leçons du passé. Désormais, nous voulons que tout soit écrit et consigné. Ils ont voulu qu’on vote pour M. Ghannouchi, en échange, ils soutiennent notre candidat Ghazi Ghaouachi pour le poste de premier vice-président. Nous avons refusé. Sur quelle base allons-nous voter. Nous n’avions aucune garantie; participer au gouvernement ? Non ? Nous voulions que l’alliance soit faite sur de bonnes bases avec des engagements fermes des deux parties. Cela n’a pas été le cas.

Oui mais vous avez posé des conditions excessives ; deux ministères régaliens, outre celui de la Réforme administrative, un chef de gouvernement indépendant. Vous avez été intraitable, pourquoi ?
Je souhaite alerter les Tunisiens de ne pas être dupes. Ennahdha a fait circuler comme rumeurs que pour servir nos intérêts à long terme, on refuse de partager le pouvoir avec eux. Ce n’est pas vrai. Nous autres briguons le pouvoir, mais pour une raison précise, changer le pays. Nous n’acceptons pas d’être un élément du décor. On nous jette un ministère pendant qu’eux mettent la main sur tout le reste pour faire ce qu’ils veulent. Non ! On partage le pouvoir comme on partagera les conséquences de notre gouvernance. J’ai une expérience avec le parti Ennahdha, je sais parfaitement comment ils fonctionnent. S’ils sont à la tête d’un ministère, personne ne doit les critiquer, ni contester leurs décisions. Comme je l’ai dit, ils se sentent comme les maîtres incontestés, absolus. Ce n’est pas notre vision de l’exercice du pouvoir.

Pourquoi avez-vous été si intransigeant, un compromis n’aurait-il pas été possible ?
Les responsables du parti Ennahdha disent qu’ils ont changé. Très bien ! Nous allons tester ce changement. Ne plus interférer dans les affaires des ministères de l’Intérieur ni de la Justice. Aucun homme politique ne doit donner des instructions à un magistrat ou à un responsable de l’Intérieur, ni lui soutirer des informations, ni le faire chanter. Or, c’est ce qui se passe maintenant. C’est la réalité de la Tunisie après la révolution. Des familles ont été détruites. Des personnes ont été jetées injustement en prison, peut- être même certaines y sont mortes. Les pratiques de Ben Ali ont été perpétuées. Nous avons la conviction au parti «Tayar» que nous pouvons réformer ces ministères. Mais pas eux. Peut-être la base nahdhaouie a mal réagi, mais leurs dirigeants savent très bien de quoi on parle, savent qu’il y a entre nous une crise de confiance et en connaissent les causes. S’ils refusent, nous restons dans l’opposition. Comment voulez-vous améliorer la situation d’un pays qui a perdu sa crédibilité auprès de ses citoyens et à l’échelle internationale ? Notre administration est lourde, la corruption gangrène l’Etat, les investisseurs étrangers se méfient de nous. Voilà comment nous sommes perçus. Dans un pareil climat, nous n’avancerons jamais. Dans le même ordre d’idées, pourquoi refusent-ils d’attribuer les ministères de la Justice et de l’Intérieur à «Tayar» parce que «mouch madhmounin» ( non contrôlables ) ? Voilà la vérité.

Que proposez-vous ?
Pour édifier un Etat de droit, cela ne demande pas beaucoup de temps, comme ils prétendent. Je connais très bien les points forts et les aspects négatifs du ministère de l’Intérieur, comme je sais que la majorité des magistrats sont intègres. Une minorité de juges seulement sont sous les ordres. Ceux-là, il faut les éloigner par l’entremise du Conseil supérieur de la magistrature. Par la suite, il faut commencer à jeter les fondations d’un Etat moderne dont les Tunisiens rêvent.

Les négociations battent leur plein, peut-on voir Mohamed Abbou à la tête d’un ministère ?
Je ne sais pas. Mais je tiens à faire parvenir un message; la politique et les valeurs doivent aller de pair. La politique n’est pas forcément immorale. Je ne suis pas prêt à gouverner avec des gens qui ont l’intention de détruire le pays. Et, au nom de la solidarité gouvernementale, je dois garder le silence. Et si je démissionne, ils m’insultent et racontent des mensonges. Exemple, les prérogatives que j’avais demandées, au temps où j’étais ministre de la Fonction publique, au chef du gouvernement, Hamadi Jebali et qu’il a refusé de m’accorder, Habib Essid en a octroyé de plus larges à Kamel Ayadi. Lors de la conférence de presse que j’avais convoquée, j’avais demandé que ma démission ne soit pas utilisée contre la Troïka. Après des années, qu’est-ce qu’ils disent, que j’avais démissionné parce que je suis un lâche et que j’ai peur de combattre les lobbys et les corrompus. Comme s’ils étaient ou sont en train de les combattre. Je redis maintenant et je m’adresse à tous les Tunisiens, la situation du pays ne changera jamais, si la lutte contre les corrompus et la corruption ne se fait pas de manière sérieuse et radicale. Et si l’Intérieur et la Justice restent sous la coupe d’un parti dominant. Il faut le dire, les gens en ont ras-le-bol de ce système créé après la révolution. Moi si j’étais au ministère de l’Intérieur, j’interdirais aux responsables d’avoir des accointances avec les politiques. Seul le ministre discute avec les députés et les hommes politiques. La Justice est une ligne rouge également. Même les prétendus technocrates nommés pour neutraliser des ministères, eux aussi ont servi les intérêts des partis. C’est pourquoi on ne fait confiance à personne et on ne peut cautionner personne à la tête de ces deux ministères.

Si vous n’avez aucune possibilité de mettre en œuvre votre programme, vous allez vous retrancher dans l’opposition ?
Jusqu’à présent, à l’heure de cette interview (vendredi 22 novembre ndlr), nous n’avons pris aucune décision. Aujourd’hui, une délégation de «Tayar» est partie rencontrer le chef du gouvernement désigné, M. Habib Jemli, qui a préféré s’appuyer sur le programme du parti Ennahdha comme postulat de base. Nous avons accepté. Par contre, nous ne sommes pas prêts à gouverner ou être partie prenante dans un gouvernement qui use de pratiques indignes d’un Etat de droit. Dans ce cas, oui, on préfère rester dans l’opposition.

Il semble que vous êtes déjà à la tête de l’opposition, avec un autre mouvement «Haraket Echaâb» qui reproduit à la lettre vos prises de position, n’est-ce pas ?
On ne s’en cache pas. Nous l’avons dit. Les responsables du mouvement Echaâb l’ont fait savoir également, entre nous il y a une parfaite coordination. Il est fort possible qu’on reste dans l’opposition. Une opposition qui aurait du poids. Mais à ce jour, nous ne savons pas encore. Disons que nous sommes à 50% dans le pouvoir, 50% dans l’opposition. Si nous sommes dans l’opposition, nous agirons comme un seul et unique groupe parlementaire. Si nous sommes au pouvoir, ce sera autre chose. Nous pensons qu’il serait fructueux de faire participer le mouvement Echaâb au gouvernement pour plusieurs considérations. En revanche, je tiens à préciser que nous ne sommes pas un groupe de pression.

Quel est votre avis sur la nomination du nouveau chef de gouvernement. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il est considéré comme l’homme de Rached Ghannouchi qui sera, lui, le véritable maître de La Kasbah ?
J’ai appris à ne donner un blanc-seing à personne. Ce que je peux dire, en revanche, c’est que je connais personnellement M. Jemli. Nous avons travaillé ensemble sous la Troïka. Très franchement, d’après mes informations, il n’a pas de liens avec Ennahdha. Maintenant je tiens à dire que la question dépasse l’adhésion à un parti ou pas. Je donne un exemple: une fois nous avons présenté une requête à Youssef Chahed, alors chef du gouvernement, selon laquelle des partis politiques, y compris Ennahdha, sont en train d’offrir des aides aux citoyens démunis. Or, l’article 18 du décret-loi portant organisation des partis politiques l’interdit. A ma connaissance, M. Chahed n’est pas encarté Ennahdha, pourtant notre «plainte» est restée sans effet. Est-ce que Youssef Chahed est nahdhaoui, encore une fois ? Non. Mais il n’a pas appliqué la loi. Nous sommes en train aujourd’hui d’en subir les conséquences. Ennahdha a commencé à distribuer ses aides, a suivi, à plus grande échelle, Qalb Tounès. Pour le moment, si M. Jemli a déclaré son indépendance, je le crois. Mais entre nous, logiquement, Ennahdha ne désignera jamais un chef de gouvernement indépendant à 100%. De toute façon, il sera mis à l’épreuve très prochainement avec la formation du gouvernement.

Les Tunisiens ou une partie d’entre eux doutent des capacités de M. Habib Jemli à former un gouvernement fort et nommer à la tête des ministères techniques des compétences de haut niveau, qu’en pensez-vous ?
Pour le moment, il n’a nommé personne. Il est en train de revoir l’architecture du gouvernement. Fusionner des ministères, mettre en place des pôles ministériels, comme l’Investissement et les Finances. A mon avis, toutes les fusions ne sont pas bonnes à faire. Il faut éviter de tomber dans le travers populiste ; fusionner pour montrer aux Tunisiens que la volonté de réduire le nombre de ministres est réelle. Le choix des responsables, ministres, directeurs généraux est en revanche, primordial, décisif. Nous ne sommes pas prêts à voir dans l’équipe gouvernementale des personnes sur qui pèsent des soupçons de corruption et qui ont trempé dans des affaires louches. Ce ne sera plus un gouvernement mais un gang. Or les gangs sont censés être éradiqués avec le départ de Ben Ali, après le 14 janvier.

Quelles sont les mesures les plus urgentes, d’après-vous ?
Si on ne commence pas à introduire les réformes, dès maintenant, le pays s’effondrera et le peuple risque de se soulever, c’est ma lecture. Ben Ali a été évincé du pouvoir, il faut en tirer les leçons. Les Tunisiens attendent un changement de leur quotidien et des résultats concrets. Quant à la question religieuse, elle a été consommée à outrance. En Turquie, les islamistes ont enregistré des succès économiques concrets, le pays a fait un bond en avant. Ce n’est pas le cas de la Tunisie. Ennahdha, d’une élection à l’autre, est en train de reculer. Si le parti veut préserver ses acquis, c’est l’occasion ou jamais. Sans l’instauration d’un Etat de droit, aucun développement économique n’est possible. Les gouvernants seront éjectés par les urnes, ou ce que nous ne souhaitons pas, de manière violente. Nous n’avons pas l’intention, nous Tayar, de payer la facture des erreurs d’Ennahdha. C’est ce que nous n’avons pas arrêté de leur dire. Je le répète aujourd’hui aux Tunisiens.

Vous étiez 3 députés en 2014, votre groupe parlementaire compte 22 voix aujourd’hui. Nous n’allons pas évoquer l’apport de Mme Samia Abbou, parce que c’est un élément politique indépendant, mais qui a fait passer de mauvais moments aux membres de l’exécutif, en évoquant des affaires de corruption dans des séances publiques. On peut discuter de la forme de ses interventions, mais ses révélations l’ont rendue célèbre. On vous accuse en outre d’avoir des brigades du web, est-ce vrai ?
Oui Samia Abbou est devenue populaire, mais pas seulement, M. Noômane Eleuch a travaillé sur la circonscription de Sfax, M. Ghazi Chaouachi a joué un grand rôle également. Les jeunes du parti aussi. Ces soldats invisibles qui ont battu campagne bénévolement. Des militants qui ont passé des nuits blanches à travailler. Parfois ils sont découragés. C’est compréhensible. Ils luttent contre des appareils dotés de beaucoup d’argent, de militants salariés chargés d’insulter les gens du matin au soir. Nos partisans, eux, militent pour des valeurs et pour un parti. Ils sont la voix de «Tayar». Nos forces sont inégales. La machine d’Ennahdha est beaucoup plus puissante que nous. Il faut le reconnaitre. D’ailleurs si nous allons gouverner avec Ennahdha, nous allons lui demander de fermer ces boutiques à diffamation qui détruisent la réputation des gens.

Quelle est votre appréciation du président de la République, M. Kaïs Saïed ?
Je dois dire que dans un pays où les valeurs ont été piétinées, où une crise morale perdure depuis des années, quelqu’un connu pour sa droiture, respecté par les gens est élu président, c’est une bonne chose. Mais en politique, je ne peux cautionner personne. Ce qui m’intéresse, ce sont les espoirs portés par les Tunisiens, alors que nous savons tous que le champ de son intervention est réduit. A mon avis, et sans violer l’esprit de la Constitution, il faudra optimiser les prérogatives du président de la République. Moi si j’étais président, je penserais en premier lieu à la sécurité nationale. Il y a une marge dans laquelle il peut manœuvrer. Alors qu’en ce moment, Kaïs Saïed est en train de recevoir des jeunes chômeurs des régions. Que peut-il leur faire ? Même le gouvernement, dont une des prérogatives est de créer de l’emploi, est impuissant. Il faut d’abord assainir le climat dont nous avons parlé tout à l’heure, pour éliminer les obstacles qui se dressent face au développement. Il faut mettre en œuvre de grandes réformes. C’est la mission du gouvernement. Je veux dire au président de la République que pour une raison ou pour une autre, avec son élection, la barre des attentes a été placée très haut. Alors qu’il sait parfaitement qu’il n’aura aucun impact ni pouvoir pour changer la vie des Tunisiens. Qu’est-ce qu’il lui reste, améliorer le rendement de la fonction présidentielle en multipliant les voyages à l’étranger, en nommant des ambassadeurs compétents. Par ailleurs, si le gouvernement ne remplit pas sa mission comme il le faut, il doit partir. On ne peut pas conduire le pays à bon port avec des politiques affairistes et corrompus.

Dans le cadre des réformes urgentes, êtes-vous favorable pour trouver des accords avec les hommes d’affaires et tous ceux qui sont redevables à l’Etat et aux banques en remboursant leurs dettes, plutôt que de les jeter en prison ?
L’amnistie générale est décrétée lorsqu’il y un changement politique. D’autres pays l’ont mise en œuvre dans des situations précises. Je ne suis pas contre. Mais tout le monde doit savoir que depuis 2014 à ce jour, les vols, affaires de corruption, de détournement de fonds, de blanchiment d’argent, d’évasion fiscale et autres pratiques illicites pourraient égaler en nombre ce qu’ont perpétré Ben Ali et sa clique durant 23 ans. Si cette «amnistie» est faite sur des bases solides, pourquoi pas ? Hormis bien entendu les affaires qui sont déjà instruites par des instances spéciales, il ne faut pas y toucher. Mais il faut qu’à partir d’un jour J, il n’y ait plus de pardon. Pour ce qui est de la fiscalité, je voudrais dire que la modernisation des moyens de l’Etat est une urgence pour intercepter les évadés fiscaux et les obliger à payer leurs impôts.

Alors que la situation du pays est catastrophique, les Tunisiens ont l’impression que les compétences économiques nationales rompues aux négociations avec les organismes internationaux ont été écartées. Parce que ces personnes sont incontrôlables, parce qu’on ne peut leur dicter des instructions ? Pourquoi la classe politique n’a-t-elle pas placé l’intérêt du pays au-dessus des petits calculs partisans ?
Je dois dire que le chef du gouvernement a pris contact avec des personnes qui n’ont aucun lien avec la politique ni la future équipe. Quant à nous, en tant que parti Tayar, nous discutons avec toute la Tunisie. Nous avons rencontré des ministres qui ont servi même l’ancien régime et nous avons appris des choses.

La Tunisie ne manque pas d’hommes et de femmes politiques. Mais les spécialistes chevronnés possédant des expertises pointues et la capacité de négociation sont moins nombreux. Dans les rencontres internationales, vous avez des vis-à-vis surdiplômés qui ont l’expérience et le savoir-faire. Les partenaires de la Tunisie nomment les meilleurs d’entre eux comme représentants de leurs pays et négociateurs. Pourquoi ne fait-on pas la même chose ?
En 2012, j’ai vu dans les ministères de l’Investissement et dans d’autres départements, d’excellents négociateurs en mesure de négocier avec les étrangers dans des dossiers délicats. L’administration tunisienne regorge de ces compétences. Le problème, c’est qu’au cours de ces dernières années, l’administration a été détruite, parce que les responsables sont nommés pour leur loyauté. Ces prétendus responsables ne font aucun effort pour se former, se recycler, puisqu’ils sont couverts par un parapluie politique. C’est pourquoi nous revendiquons également le ministère de la Réforme administrative.

Les Tunisiens pensent que le système de gouvernance doit être revu du tout au tout. Les salaires des ministres, relativement à des pays comparables aux nôtres, ne sont pas élevés, mas ce sont les avantages en nature — voitures, chauffeurs, aides ménagères, primes de logement — qui doivent être revus à la baisse. Cela fait partie des grandes réformes, comme réduire le nombre de ministères. Le président l’a dit, s’il faut réformer, il faut commencer par le haut, qu’en pensez-vous ?
Ce que je vais dire risque de ne pas être très apprécié. En France, des présidents ont commencé avec un nombre réduit de ministres et ont été obligés d’élargir leurs gouvernements par la suite. Nous avons fait l’expérience en 2011 de fusionner deux ministères: le Tourisme et le Commerce. Résultat, le ministre travaille dans deux ministères, un jour dans l’un, le deuxième jour dans l’autre. Il passait son temps à signer les parapheurs, entraînant des retards de fonctionnement dans les deux départements. C’est une mauvaise décision. Bon, si on laissait de côté les surenchères politiques, le ministère de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées aurait dû relever du ministère des Affaires sociales. Moralité, fusionner les ministères pour apprivoiser l’opinion publique, c’est faire du populisme. Les ministères doivent correspondre aux critères de l’administration tunisienne conformément aux lois existantes. Par contre, les mauvaises transactions signées par des ministres qui ont fait perdre à la communauté nationale beaucoup d’argent doivent être stoppées net. Je le dis pour informer les Tunisiens. Au temps de Ben Ali, il y avait 80 ministres et fonctionnaires avec rang de ministres. Les nominations des ministres sont publiées au Jort, les autres non. Quand j’ai occupé le poste de ministre de la Fonction publique au mois de février 2012, toutes les nominations étaient publiées au Jort. Malheureusement, cette décision a été abrogée par le gouvernement Ennahdha-Nida Tounès.

Le dernier mot est un engagement qu’on vous prie d’honorer. Si le gouvernement formé n’est pas à la hauteur des attentes des Tunisiens, pouvez-vous vous engager à le déclarer haut et fort à l’opinion publique, pourriez-vous le faire ?
D’emblée, voilà ce que je dis: si on participe à un gouvernement, ce sera une formation compétente. Sinon, on s’y opposera, depuis les bancs de l’opposition et à travers les médias. On ne peut pas participer à un gouvernement dont on sait d’avance qu’il est composé de partis qui veulent se faire un peu d’argent, arranger leurs petites affaires, sans parler des abus de toutes sortes. C’est un engagement d’honneur, nous n’y participerons pas. Par contre, si les lois sont appliquées, si le gouvernement s’attelle à relever les défis et à mettre en place les grandes réformes, c’est d’abord le parti Ennahdha qui en sortira gagnant. Sinon, nous ne serons pas seuls, des intellectuels, des journalistes, des citoyens patriotes aiment leur pays et ne renonceront jamais à le défendre.

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