L’émerveillement dans ce roman où les récits s’apparentent quelquefois à des contes puisés dans la mémoire collective populaire, découle aussi de cette belle langue soignée au suprême, ciselée, limpide comme du cristal, fluide, sans entraves et sans boursouflure…

Dès l’incipit de ce roman «Nazilet Dar El Akeber», l’auteure, Amira Ghnim, nous jette comme un charme, puis nous maintient captifs de sa passion romanesque jusqu’au terme de cette longue succession de récits et de mini-récits («Ahadith»), tout aussi captivants les uns que les autres, qui s’emboîtent subtilement, s’enchevêtrent, se superposent, se recoupent ou se contredisent pour enfin mettre en place et clôturer cet original univers narratif que Amira Ghnim a réussi avec brio à construire, pierre par pierre, en manipulant à sa guise une légion de personnages ainsi que l’ordre chronologique de l’histoire fictive de l’une de ces grandes familles tunisoises, des années trentes, et en y accomplissant des sauts et des flux et reflux de nature à fragmenter les parcours des personnages-narrateurs ou narrés et à les éparpiller dans l’intrigue générale afin d’ impatienter le lecteur et de le tenir en haleine de bout en bout.

Il s’agit en fait dans ce roman délicieux —qui n’est pas qu’une simple histoire, mais une merveilleuse entreprise verbale, fictionnelle et narrativo-descriptive— d’une espèce de saga familiale faisant son objet principal d’une famille de notables («Beldiya»), vraisemblablement imaginaire, «Dar Al-Neïfer», et s’organisant autour du personnage de l’Absent qui hante ce roman comme un spectre de lumière, «Taher Haddad». Un éminent réformiste féministe tunisien dont Amira Ghnim a jugé fictivement productif de faire le précepteur de son personnage «Zoubeïda Bent Ali Rassaâ», et a fait de celle-ci son admiratrice secrète, gravement soupçonnée d’avoir établi avec lui, à l’insu de tous (même des historiens !), une improbable relation amoureuse que la Doxa, la respectabilité de cette famille et le machisme endémique de la société tunisienne de cette époque stigmatisent, et qui est à l’origine de la cascade des malheurs ayant frappé les occupants de la maison des «Al-Neïfer » et qui se sont vite succédé comme s’ils s’étaient échappés de la boîte de Pandore.

Il importe peu ici, bien sûr, que Taher Haddad ait vécu, dans la réalité, ou pas cet amour interdit avec l’intelligente et belle «Zoubaida», épouse de «Mohsen Al-Neïfer», car, tant qu’il n’est nullement question pour Amira Ghnim d’écrire une biographie ou un roman historique, il lui appartient de façonner souverainement ses personnages et d’aller fouiller dans son imagination fertile ou dans sa mythologie personnelle ou encore dans son inconscient de femme tunisienne pour trouver les mots, les rêves, les désirs, les phantasmes et les douleurs dont elle les remplit, et pour trouver aussi cet habile prétexte qu’est Taher Haddad pour raconter ou plutôt pour faire raconter par sa narratrice principale «Hind Bent Mustapha Al Neïfer», petite-fille de «Zoubeïda», ainsi que par ces autres narrateurs et narratrices au second degré (Tante Louisa, Lella Jnina, «Si» (Monsieur) Ali Rassaâ, «Si» Imhemed Al Neïfer, la bonne Khadouj, Lella Bchira, Lella Fouzia, «Si» Othman Al Neïfer, «Si» Mehdi Rassâa, «Si» Mohsen Al Neïfer, etc.) l’histoire tumultueuse de la Tunisie des années trente aux prises avec le colonialisme contre lequel elle avait déjà engagé la résistance nationale, mais aussi avec les vestiges du système féodal et phallocratique traditionnel qui entravait l’évolution des mœurs et l’émancipation des femmes. Tout est habillement raconté à travers la vie privée de la famille de «Dar Al Neïfer», servant d’écran interposé entre cette époque décisive de l’avenir de la Tunisie et le lecteur que Amira Ghnim s’applique avec habileté à promener entre les mystères et les blessures, en le faisant passer en même temps de secret en secret, n’ayant de cesse qu’elle obtienne sa complicité et son étonnement. Le plus clair de la magie que cette auteure parvient à exercer sur le lecteur est, en effet, dans son aptitude exceptionnelle à le prendre par surprise et à l’étonner par ce qu’elle lui fait découvrir de beauté intérieure chez certains personnages ou, au contraire, de déficiences psychologiques, de perversions ou de bassesses morales chez d’autres.

L’émerveillement dans ce roman où les récits s’apparentent quelquefois à des contes puisés dans la mémoire collective populaire, découle aussi de cette belle langue soignée au suprême, ciselée, limpide comme du cristal, fluide, sans entraves et sans boursouflure, pleine de vitalité, énergique qui suit un tempo souvent fort qui attache avec délice le lecteur et ne le lasse point. Emplie de descriptions minutieuses et émaillée de dictons et de mots du dialecte tunisien, elle favorise et agrémente l’écoulement de la narration soutenue et aisée que l’audace étonnante de l’auteure rend plus savoureuse.

Ce roman de Amira Ghnim, son deuxième après «Eddafter Al Asfar», constitue sans doute un événement littéraire rare par ces temps de grande médiocrité, et il est à lire absolument.

Ridha Bourkhis

*Amira Ghnim, Nazilet Dar Al Akeber, Tunis, éditions Mesquilyani, mars 2020, 460 pages, «Comar d’or du roman en langue arabe» au titre de la session 2020.

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