Surnommée, à juste titre, la «Ville des Roses», l’Ariana a longtemps suscité la fierté de ses habitants avant de sombrer dans la prolifération du béton et du mauvais goût. Pourtant, un événement organisé tous les ans au cours du dernier quart de siècle est en train de prendre une ampleur remarquable en 2019, présageant de renouer entre la cité et son passé floral.


«C’est en croyant aux roses qu’on les fait éclore», disait Anatole France. Et c’est exactement ce qui semble se passer dans l’esprit de ceux qui se dévouent aujourd’hui pour faire revivre l’âme des roses dans la ville de l’Ariana. Il a fallu pour cela qu’une fête se transforme en festival où d’innombrables acteurs ont été invités à apporter chacun un jalon autour du thème fédérateur de la rose.

Bir Belhassen au centre du festival
Une transformation qui a donné au parc de Bir Belhassen, en plein centre de l’Ariana, la mission de montrer au public le plus grand nombre de variations autour de la rose très spéciale qui représente l’identité florale de la ville : Rosa gallica, cette espèce originaire d’Europe centro-méridionale et d’Asie mineure pouvant atteindre jusqu’à deux mètres de haut, et dont les feuilles imparipennées qui comptent de trois à sept folioles vert-bleu encadrent une corolle de cinq pétales odorants.

Quand on fait le tour des dizaines de stands de plein air qui parent le parc de Bir Belhassen, on parvient à se faire une idée de cette rose exceptionnelle par sa résistance aux éléments. Le plus couramment doubles ou semi-doubles qu’uniques, ces roses à floraison unique (non remontants) prennent des couleurs qui vont du blanc (encore que ce soit assez rare), au rose et au pourpre foncé. C’est la foule à Bir Belhassen alors que les gens s’attardent, examinent les pots de toutes sortes avec l’intérêt des connaisseurs. Ils semblent chez eux, prennent le temps de discuter avec les horticulteurs, beaucoup d’entre eux repartent avec un ou plusieurs pots qu’ils peuvent choisir sur place puisque l’un des stands propose les tout nouveaux modèles à des prix spécial festival. Il s’agit apparemment d’une contribution à «prix spécial» partagée entre tous les exposants au parc à l’occasion du festival et qui dépasse les horticulteurs et les potiers pour englober les artisanes et même les artistes dont certains font partie des habitués, les vendeurs de produits de culture, les engrais bio…

Ceux que nous avons interrogé parmi eux assurent qu’ils le font de bon cœur pour soutenir le festival, apparemment sensibles à l’effort de la municipalité et de ses innombrables partenaires pour donner un nouvel éclat à la fête des roses devenue un festival offrant une large palette d’activités aptes à séduire le plus grand nombre en piochant dans toutes les catégories.

Le festival a ainsi été inauguré par un carnaval qui a traversé la ville, au plus grand bonheur des Arianais. Ensuite, c’est une cascade qui mêle l’expo des roses à l’expo des artisanes, la contribution de certains artistes, la décoration des trottoirs, les peintures murales à la gloire des roses, le tournoi d’échecs, l’animation ouverte aux enfants sur le thème de la rose, du football, des tables d’iftar, un passage des issaouias (confrérie de contemplatifs), une veillée ramadanesque sertie d’un récital au luth… Il y a même une journée dont une grande partie a été consacrée à la distribution de jeunes pousses de fleurs frais émoulus de la serre municipale qu’accueille le parc Bir Belhassen.

«Je n’ai jamais rien vu de tel depuis 1988»
C’est d’ailleurs en grande partie à Bir elhassen que s’orchestre le festival en coordination avec le conseil municipal. Chargé de cette coordination, Hamadi Ghaouar, ingénieur municipal et président de l’association culturelle de la municipalité de l’Ariana, est aux premières loges : «Notre but essentiel est de mettre en avant les spécificités particulières de l’Ariana. Nous avons donc un intérêt culturel et environnemental et, en accord avec le conseil municipal, nous voulons inciter nos concitoyens à s’habituer à planter des roses pour embellir leur environnement et nous allons jusqu’à organiser la donation de centaines de pousses venant de nos propres serres».

Hamadi Ghaouar: «Nous voulons inciter nos concitoyens à s’habituer à planter des roses pour embellir leur environnement.»

Hamdi Ghaouar nous apprend qu’une soixantaine d’exposants les ont rejoints autour de ce principe en acceptant de n’exposer absolument aucun produit qui ne soit pas totalement bio de bout en bout. Pas seulement les roses, mais aussi les plantes ornementales, les arbustes, les engrais… font partie de cette logique qui rejoint également les produits exposés par les artisans et qui sont dans la continuité des traditions tunisiennes notamment dans tout ce qui touche les habits traditionnels, leurs matières, leurs broderies, leurs procédés. «L’association culturelle de la municipalité de l’Ariana veille à la réussite du festival au sein d’une vision qui englobe le travail fait et à faire ici en matière de rues, d’éclairage, d’étals… Les publicitaires ont tout de suite vu l’intérêt d’user de cette dynamique car le rayonnement du festival s’est prononcé dès le début alors que les visiteurs se comptaient par milliers. Je suis ici depuis 1988 et je n’ai jamais rien vu de tel, je suis convaincu que ce rayonnement va se poursuivre avec la coopération de tous nos partenaires et j’estime qu’il est naturel de le porter vers le niveau national», nous confie Ghaouar.

Un ralliement qui se poursuit depuis un quart de siècle
C’est le même son de cloche que nous percevons chez Mounira Tébourbi, artiste-peintre et compositrice de fleurs séchées, qui expose pour la énième fois à la faveur des fêtes qui s’égrènent depuis un quart de siècle : «Il y a plus de vingt ans que je m’intéresse à la représentation visuelle de cette rose qui ne cesse de m’inspirer avec ses origines plurielles : turques, andalouses, marocaines, tunisiennes ; depuis le temps où je présentais mes œuvres à l’espace Sidi Ammar, au centre de l’Ariana, où les murs du marabout prenaient des allures de galerie pour deux semaines chaque année.»

Mounira Tébourbi : «Ce qui me désole, c’est que les gens sont très nombreux à venir admirer mes œuvres inspirées de la Rosa gallica parmi d’autres ; malheureusement ils n’achètent pas.»

L’artiste est nostalgique de ces temps même si elle nous assure qu’elle est heureuse que cette quasi tradition se poursuit dans la galerie du parc Bir Belhassen : «Ce qui me désole, c’est que les gens sont très nombreux à venir admirer mes œuvres inspirées de la Rosa gallica parmi d’autres ; malheureusement ils n’achètent pas».

Mounira Tébourbi n’est pas la seule habituée de la manifestation millésimée car nous en avons rencontré d’autres qui se sont accoutumés à y participer depuis longtemps. Parmi eux Morched Khaldi, horticulteur spécialiste des essences florales, qui nous assure qu’il est là depuis 1993 en parallèle à d’autres participations aux quatre coins de la Tunisie : Nabeul, Ezzahra, le Kram, le Belvédère, Gabès… et même ailleurs alors qu’il a porté le drapeau de la Tunisie au Japon, en France, en Italie, en Allemagne, en Suisse, en Grèce, en Algérie… Ses produits-phares sont triples : les essences, les tressages de fibres végétales et les poteries. «Je siège au sein de l’Office de l’artisanat de Nabeul en qualité de producteur et toutes ces années m’ont montré que les Tunisiens restaient invariablement attirés par la tradition car ils savent pertinemment tous les bienfaits qu’elle charrie avec elle. C’est en cette qualité de producteur que je suis à même de leur proposer des prix au-delà de toute concurrence et ils sont ravis et le montrent par leurs achats», nous confie-t-il.

Morched Khaldi : «Toutes ces années m’ont montré que les Tunisiens restaient invariablement attirés par la tradition car ils savent pertinemment tous les bienfaits qu’elle charrie avec elle»

L’Ariana fait de l’humour noir !
D’innombrables faits retiennent particulièrement l’attention à l’occasion de ce festival mais deux parmi eux nous ont paru hautement significatifs.
D’abord le stand de l’association Be Tounsi qui participe au Festival de Roses de la ville de l’Ariana au parc Bir Belhassen avec une trentaine d’artisans, de créateurs, de designers et d’artistes. Des spécialités diverses sont proposées par eux autour du thème floral : Habit traditionnel, accessoires de mode, senteurs, décoration d’intérieur… et quand on parcourt le stand, c’est comme si une nouvelle vie s’annonçait pour l’artisanat tunisien, bien loin de ce que nous servent les souks désormais repus de produits syriens, indiens et chinois. Tel est le sens du partenariat de Be Tounsi avec la mairie de l’Ariana ; donner davantage de visibilité à de nouveaux créateurs et créer plus d’opportunité de consommation du produit artisanal. Ensuite, une question de résurrection ! Car il faut se rendre à l’évidence que la ‘Ville des Roses’ n’est pas pour aujourd’hui ni pour demain quand on observe la réalité municipale. Rien dans l’immédiat, donc, pour redonner son identité d’antan à l’Ariana. Le festival et l’animation des artères ainsi que le dynamisme du parc Bir Belhassen ne sont que de simples intermèdes avec l’absence des roses en dehors de ces balises. En vérité, nous avons pris le soin de parcourir l’avenue principale qui scinde l’Ariana en deux ; depuis l’échangeur routier du voisinage de l’hypermarché Touta au terminus de la gare du métro en passant par la municipalité. Et c’est comme si l’Ariana se plaisait à faire de l’humour noir ! Jugez-en vous-mêmes : des dizaines et des dizaines de pots, souvent de très belle facture, parfois érigés sur des piédestaux assortis, garnissent les trottoirs, les allées et les croisements ; ils sont emplis de la belle terre rouge ocre et couleur terre de Sienne… seulement, tous ces pots aux roses sont privés de fleurs, et a fortiori, de roses !

Pourtant, après la passion que nous avons clairement sentie auprès de tous ceux que nous avons rencontrés au cours de ce reportage, nous ne pouvons que répéter, avec Confucius : «Il reste toujours un peu de parfum à la main qui donne des roses.» En d’autres termes, il restera immanquablement quelque chose de tout ce que les acteurs du festival de la rose donnent à l’identité de l’Ariana.

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