Continuellement contestés par les observateurs de la scène nationale, les résultats des sondages d’opinion nous permettent tout de même d’avoir une idée sur les orientations politiques en Tunisie, au cœur d’un échiquier politique complexe marqué par une tension inédite. En Tunisie, après la révolution et l’émancipation de la vie politique, ces sondages ont prospéré,  mais marquent toujours l’absence d’un cadre juridique.

Sauf qu’en dépit des critiques, ces sondages ont montré leur précision, notamment à l’issue des différentes élections post-révolution, ce qui leur donne plus de crédibilité et d’implication dans la vie politique. Tantôt utilisés comme arme de persuasion politique, tantôt mobilisés  pour manipuler l’opinion publique, ces instruments font toujours l’objet d’une polémique.

Le dernier sondage mené par Sigma Conseil place toujours Kaïs Saïed et Abir Moussi en tête des intentions de vote. Le sondage, publié hier, révèle en effet que pour la Présidentielle, Kaïs Saïed poursuit son avancée et arrive en tête avec 43,3%, suivi de Abir Moussi avec 14,5%, Nabil Karoui 11%, Safi Said 10,8%, et enfin Moncef Marzouki, 2,7%.

En ce qui concerne les intentions de vote aux élections législatives, le sondage de Sigma Conseil indique que le Parti destourien libre (PDL) est toujours indétrônable. Il garde la première place avec 36% contre 18,6% pour le mouvement Ennahdha, qui est suivi du parti Qalb Tounès (10%), le mouvement Echaab (5,8%) et la Coalition Al-Karama (3,8%). Selon le même sondage d’opinion, 42,8% des Tunisiens n’ont pas exprimé leur intention de voter.

Quelle crédibilité, quelle implication politique ?

A vrai dire, ces instruments sont continuellement contestés même dans les pays aux plus anciennes démocraties. Ils sont surtout accusés de manipulation de l’opinion publique et d’orientation des tendances de vote, notamment en périodes préélectorales.

Quels sont les effets de l’irruption des sondages dans le jeu politique et dans les prises de décision des responsables et des décideurs ? En Tunisie, les sondeurs sont d’abord intervenus dans le processus de marketing et d’économie au cœur du régime de Ben Ali. Progressivement et avec l’émancipation de la vie politique, ils se sont fixés comme objectif de prédire les intentions de vote des Tunisiens. Après, c’est l’ère des baromètres politiques réguliers qui s’est installée en Tunisie.  En donnant avant l’élection, sous une forme chiffrée précise, les intentions de vote qui valent pratiquement, à quelques jours du scrutin, le pronostic électoral, ces sondeurs d’opinion ont acquis une place assez importante dans le jeu politique et électoral.

Sauf que pour le cas tunisien, l’enjeu est double : s’assurer de la crédibilité de tels instruments, mais aussi préserver une démocratie naissante et exposée  à tous les risques. Quelle crédibilité pour des sondages d’opinion qui nous font, par exemple, croire qu’un parti qui n’existe pas remportera les prochaines élections législatives ?

Quand on évoque la crédibilité des sondages d’opinion, c’est du degré de scientificité du choix de l’échantillon sondé qu’on parle. En effet, l’échantillonnage est déterminant dans ce cas.  Pour cela, on peut choisir, au hasard, les personnes interrogées, c’est la méthode aléatoire. Elle est très rarement appliquée en Tunisie, on lui préfère une autre méthode, celle des quotas, supposée être plus représentative, pour constituer un échantillon.  Les personnes ne sont pas tirées au sort mais répondent à des critères de choix : sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, région, gouvernorat…

Pour Sadok Hammami, maître de conférences à l’Institut de presse et des sciences de l’information, il n’existe pas de preuves scientifiques explicites de l’influence des sondages d’opinion sur la volonté de l’électorat, mais il y a de nombreux arguments présentés par les critiques des sondages d’opinion, comme la fiabilité de certaines méthodes de construction de l’échantillon, la méthode de poser les questions, le contexte sémantique dans lequel elles sont posées et même la nature des questions en elles-mêmes.

Cependant, selon sa réflexion, même si les sondages d’opinion pouvaient exprimer un renouveau de libertés dans le contexte tunisien longtemps marqué par des verrous politiques autour de l’activité de tels instituts, les résultats de ces sondages pourraient influencer les choix et décisions électoraux des Tunisiens, notamment les électeurs indécis. Il explique cette idée par l’effet bandwagon qui renvoie à des modifications de comportement politique liées aux sondages. Le fait que les sondages placent un candidat en tête pourrait ainsi avoir pour effet de mobiliser une partie de l’opinion indécise en faveur du candidat à la traîne.

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