Dans cet Etat financièrement en faillite, qui n’est plus en mesure d’honorer les intérêts de sa dette, les banqueroutes sont multiformes : économiques, institutionnelles, morales, politiques et sociales. Parvenu à un tel stade de déliquescence, l’Etat est incapable d’assurer ses fonctions régaliennes : l’organisation de la société, la bonne marche des services publics et le maintien de l’ordre. En l’absence de vraies structures de régulation, les riches accumulent plus de richesses et les pauvres sont de plus en plus miséreux. Rattacher au train des réformes le wagon tunisien n’est point une sinécure. Il faut plutôt engager les actions et s’inscrire dans la durée au lieu de céder au verbe et à l’improvisation. De ce point de vue, l’économiste Mohamed Nouri Sghaier montre la voie. Entretien.

Quel diagnostic établiriez-vous de la Tunisie actuelle pour ainsi dégager les maux globaux du pays?

Si on veut résumer les maux, on dira que le pays est depuis douze ans gouverné en dehors de toutes les règles scientifiques. Il en est ainsi de l’explication de la crise comme étant due au gouvernement. Dire qu’un changement de gouvernement pourra changer éventuellement quelque chose est une illusion. On en est au 11e gouvernement et les choses n’ont pas bougé d’un iota. On avance souvent que la Constitution et la nature des relations entre les trois pouvoirs sont à l’origine du mal. Or, il n’en est rien de tout cela, même si tout le monde établit le même diagnostic. D’ailleurs, le leader indien Gandhi disait que «ce n’est pas parce que tout le monde dit la même chose que l’erreur devient vérité».

Au niveau du groupe de réflexion que j’anime, une sorte d’un petit think thank baptisé «Le Forum science et économie», nous avons réalisé une étude approfondie de l’économie tunisienne. Nous avons dégagé qu’il y a 50 instruments constitutionnels dans le texte fondamental. Mais de tous ces instruments mis à la disposition du chef de l’Etat pour orienter et encadrer toutes les institutions de la République: les gouvernements, le parlement, la justice, les médias, la société civile, les collectivités locales, le président de la République n’a utilisé que 4. C’est-à-dire moins de 10%. Ce qui signifie clairement que les maux du pays sont loin d’être étroitement liés à la Constitution, mais plutôt à notre capacité à exploiter et à utiliser les instruments constitutionnels dont on dispose.

Quelles sont donc les causes directes de la crise actuelle?

Quel que soit le problème abordé, dans au moins 80% des cas, la panne du développement économique est à l’origine de tous les maux : le chômage, la dépréciation de la monnaie nationale, la flambée des prix, la dette colossale, le manque de médicaments et de denrées alimentaires.

Quel plan d’action préconisez-vous alors pour une vraie sortie de crise?

La gestion des crises comme science stipule qu’il ne faut pas faire appel à de nouveaux instruments pour résoudre une crise. Car en procédant de la sorte, on ne fait qu’introduire une crise dans la crise.

Puis, il est établi dans le monde entier depuis environ 50 ans que le développement économique global est impossible dans un système centralisé. Aucun pays au monde n’est passé du stade du sous-développement à un état de développement sous un système centralisé. Loin de déroger à cette règle, la Constitution tunisienne, dans l’article 14, stipule que l’Etat s’engage à adopter la décentralisation sur tout le territoire tunisien dans le respect de l’unité de la nation. Il y a en deuxième lieu le code des collectivités locales qui contient 400 articles qui organisent la décentralisation en des municipalités chargées des services de proximité et de contrôle. Les conseils régionaux sont l’autre pilier de la décentralisation, étant chargés du développement économique. Le Conseil supérieur des collectivités locales organise et harmonise, lui, les relations entre les différentes régions, en coordonnant l’action locale avec l’action centrale. Ainsi, les orientations générales de l’Etat seront déployées dans toutes les régions et la coopération avec l’étranger sera mieux encadrée pour attirer les investissements, les financements et l’assistance technique.

Et pour passer à l’action ?

Premièrement, il faut un décret présidentiel en application de l’article 101 de la loi électorale pour appeler les citoyens aux élections régionales dans trois mois. Ensuite, il faut mettre en place des plans de développement pour chaque région, en mobilisant les experts du pays pour coacher chaque région. Puis, il faut installer le Conseil supérieur des collectivités locales.

Enfin, dans le cadre de cette équipe d’experts que nous mobiliserons et en collaboration avec les journalistes, on organisera le Forum international de la décentralisation en Tunisie. Seront invités à ce forum 100 présidents de conseils régionaux du monde entier. Ces derniers se trouveront pendant 3 jours dans des ateliers regroupant les 24 présidents des conseils régionaux et le président du Conseil supérieur des collectivités locales. Chaque région présentera son plan de développement pour qu’au bout de trois jours, elle sort avec un programme de partenariat ou de jumelage avec 2 ou 3 régions issues d’autres coins du monde. Audit forum seront également invités la Banque mondiale, la Banque européenne, la Banque africaine de développement et le FMI. La Tunisie réussira ainsi à regagner la confiance du monde.

Voudriez-vous expliquer davantage comment la décentralisation peut servir le développement régional ?

Si on met en place la décentralisation, chaque région aura une autorité chargée du développement économique, de l’emploi, du suivi des projets pour qu’aucun de ces mêmes projets ne reste en suspens, de la protection de l’environnement et de la promotion de la culture. Dans chaque région, il y aura de surcroît un comité de dialogue économique et social.

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