«Mounira, la puissance d’une mère », biographie de Aïda Hamza : «Il y a toujours un rayon de soleil quelque part !…»

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«Écrire ce livre sur ma mère, c’est dire qui est cette femme qui a défrayé la chronique en mai 2015, la raconter, la redécouvrir, la dessiner, la toucher presque»…

A peine lit-on les premiers mots de ce livre par le pouvoir duquel Aïda Hamza, brillante poète, nouvelliste et conteuse tunisienne francophone, arrête soudain le temps pour l’égrener, le remonter, l’écrire  et rendre un vibrant hommage à sa vaillante maman, qu’on est superbement gagné par l’émotion. Une émotion tant poignante que ravissante et qui serait plutôt douloureuse, si l’on se décidait à prendre le chemin inverse pour commencer cette biographie à sa clôture, c’est-à-dire précisément à ces trois pages «clausulaires  (p. 102, 103 et 104) en haut desquelles réapparaît en fins caractères, esseulé, solitaire,  telle une épitaphe ou une brève oraison funèbre, le titre du livre «Mounira, la puissance d’une mère». Des pages toutes blanches, toutes vides, mais, émotionnellement, plus puissantes que les autres, et où le silence est un tumulte intérieur,  un profond recueillement sur la mémoire de la défunte, une prière à peine chuchotée, une parole émue suspendue et des sanglots que l’auteure, par pudeur,  ne tient pas à nous faire entendre. 

Là, en effet, l’émotion, que la plume aguerrie, rompue à l’écriture,  de Aïda Hamza,  parvient à faire jaillir en nous, est à son apothéose:  tout ce qui est raconté ailleurs, dans ce livre,  sur le parcours bien glorieux de la mère ennoblie par sa quête du Savoir est certes très émouvant, mais il l’est un peu moins que ces pages ultimes, muettes,  où s’épuise l’encre chaude et enthousiaste de la biographe pour faire place à un langage invisible, inaudible, celui du mutisme serein  d’une  émouvante pierre tombale livrée au sommeil éternel et au vent du cimetière !

Revenons maintenant au titre de cette biographie ayant à lui seul une belle puissance évocatoire : composé d’un thème bref à la désinence éclatante (Mounira) et d’un rhème plus long (la puissance d’une mère) et jouant sur la disproportion volumétrique et morphosyntaxique, il met en relief le prénom de l’héroïne de cette biographie aux connotations laudatives qui informent déjà sur l’être illuminé ou plutôt illuminant ou même luminifère de cette mère-courage (en arabe, «Mounira» vient du verbe «ana’ ra» voulant dire «illuminer» et donc porter la lumière en soi-même) qui s’est engagée depuis son jeune âge dans l’action, celle de s’illuminer elle-même par les études et  d’illuminer en même temps les autres par le Savoir durement et  patiemment recherché sur les bancs de l’école, de l’enfance à la vieillesse, et auquel elle est passionnément dévouée comme à un sacerdoce. La consonne continue bilabiale «m» qui ouvre ce prénom et qu’on retrouve à l’initiale de «mère» aide à suggérer la douceur de cette maman adulée ainsi que la lumière enclose en elle-même et qu’elle n’a de cesse qu’elle ne fasse jaillir autour d’elle.

Aïda Hamza, très sensible à la beauté éthique et intellectuelle de sa maman, saisit vite, dès l’ouverture de cette biographie,  la douceur découlant de  ce prénom devenu quelque peu mythique dans son imaginaire, (p. 4),  qu’elle met en vedette et dont elle renforce l’empire fabuleux qu’il semble avoir sur elle, par toutes les significations associées à «puissance» comme «aptitude», «résilience», «vaillance», «pouvoir», «souveraineté»,  mais aussi «force», réelle et virtuelle (en puissance) que cette femme, déterminée à aller jusqu’au bout de ses rêves, recèle en elle-même et met en œuvre dès lors qu’elle se décide à se remettre, malgré ses engagements professionnels et familiaux,  aux études pour tenter d’obtenir d’autres connaissances, d’autres diplômes et d’autres satisfactions personnelles. Peut-être aussi plus de reconnaissance aux yeux de sa famille lettrée depuis le protectorat et aux yeux de la société tunisienne qui a toujours trouvé en les citoyens qui réussissent leurs études des gens de mérite.

Et c’est bien grâce à cette étonnante puissance, qu’elle a développée au plus profond d’elle-même,  que cette valeureuse première bachelière de Zaghouan (1951) appelée Mounira Ben Ouali Hamza,  née en 1930 pendant la dure époque coloniale et dont le père, Mahmoud,  était un fervent admirateur de Tahar Haddad et tenait à donner « à ses filles la même chance et la même instruction qu’à son fils»  (p. 24), a entrepris, à 65 ans, à l’âge où  d’habitude on a déjà pris sa retraite, des travaux de recherche en linguistique française et qu’elle a choisi de conduire sa thèse de doctorat sur l’une des éminentes figures du «Nouveau Roman», la très difficile Nathalie Sarraute, (1900-1999).  Tout aussi pénible fut le sujet qu’elle a retenu pour son investigation : «les modalisations du discours». Un véritable casse-tête chinois surtout quand il s’agit d’appréhender et d’analyser ces «modalisateurs» dans des œuvres aussi ardues que «Les fruits d’or», «L’enfance» ou encore «Le Planétarium» de cette écrivaine française à l’accès fort peu aisé.

Mais les difficultés de cette mère-courage ne s’arrêtaient pas là : elle devait aussi assumer stoïquement  la lourde solitude du jeune chercheur souvent presque totalement abandonné à lui-même et à qui l’encadreur n’apporte généralement que peu de chose, parce que bien sollicité par beaucoup d’autres doctorants, parce que surchargé de thèses, de mémoires, de cours, de commissions et de réunions, ou parce que trop fatigué physiquement et mentalement pour pouvoir continuer à faire de l’encadrement : 

«L’encadreur était souvent sollicité par plusieurs étudiants, et privilégiait les plus jeunes. Les déplacements à la faculté étaient fréquents, ma mère ne conduisait pas, elle se déplaçait en bus quand mon père ou nous-mêmes ne pouvions l’accompagner et tant que sa santé le permettait (…) le temps était son ennemi et son allié. Bien sûr, ce doctorat n’allait plus lui permettre d’enseigner puisque l’âge de la retraite était déjà arrivé, mais sa passion du savoir, sa volonté d’achever ce qu’elle commence ont eu raison de ce temps. Elle créa un autre temps, celui de la passion où l’âge ne compte pas, celui du travail, celui d’arriver à son but, repoussant les limites» (p. 84).

Même le bureau  où elle allait régulièrement déposer, pour la correction,  ce qu’elle avait déjà rédigé, lui posait problème, puisqu’il se trouvait à l’étage et qu’à plus de 80 ans on n’a plus assez de souffle pour monter l’escalier : «C’était dur pour elle, personne ne semblait s’en soucier et elle ne demanda jamais, jamais de faveur  (…). Jamais l’encadreur ou l’institut ne lui octroyèrent un traitement de faveur» (p. 85). Mais, indépendante et comptant beaucoup sur elle-même depuis l’âge de 14 ans, quand elle était scolarisée, loin des siens, à l’ancien lycée de jeunes filles de Radès (1944-1949), puis à l’Ecole Normale de Monfleury (1949-1952), elle n’ avait cure des faveurs et poursuivait avec détermination son chemin vers ce qui lui paraissait être la lumière.

Dans cet éloge bien mérité de sa mère courageuse qui rappellerait, de par sa grande charge affective,  — toute proportion gardée — «Le livre de ma mère» d’Albert Cohen ou  «Une mort très douce» de Simone de Beauvoir ou encore «Sur ma mère» de Tahar Ben Jelloun, Aïda Hamza, qui a retracé ici toute la vie de sa maman, n’oublie pas bien sûr de préciser que le combat de celle-ci a porté ses fruits et qu’elle a décroché haut la main son Doctorat, en 2015, à l’âge de 85 ans. Son mérite fut en effet grand et elle se trouva soudain «propulsée en haut de l’affiche» (p. 7) comme une héroïne nationale : «Relayé par les médias : télévision, radios, journaux, l’événement prend une ampleur inattendue (…) Standing ovation au palais de Carthage où elle fut reçue par le président de la République (…) cet événement insolite, ce diplôme hors normes, cassait avec tous les standards connus jusque-là» (Ibid.). Écrit dans un français de la plus belle eau et illustrée de nombreuses photos, cette biographie de Aïda Hamza, où certains passages sont de vrais morceaux de bravoure et qui nous apprend à la fois sur sa mère et sur l’histoire de l’enseignement des femmes en Tunisie pendant l’époque coloniale, est à lire absolument afin d’y saisir au moins «le message d’amour et d’espoir» de celle qui rétorquait toujours à ses filles dès qu’elles  venaient à se plaindre de la grisaille «Mais non, regardez, là il y a un rayon de soleil !» (p. 90)

Aïda Hamza, «Mounira, la puissance d’une mère», Tunis, éditions «Arabesques», 104 pages. mise en pages de Rym Hamza, peinture de la 4ème de couverture de Houda Hamza, photos prises des archives familiales, 2022.

Aïda Hamza est poète, nouvelliste et conteuse pour enfants. Elle a à son actif plusieurs livres dont «Chapelet de mots» (Atlas Editions) qui a obtenu en 2000 le «Prix de la Création Littéraire du Club Tahar Haddad». Son conte  «Azelda la petite magicienne» (Cérès) a mérité le «Prix du conte et roman pour enfants». Le Prix Comar découvertes 2011 a été attribué à son livre «Une heure de la vie d’une femme» (MC Editions). De son état, Aïda Hamza, diplômée de l’Institut des Hautes Etudes Commerciales de Tunis (IHEC),  est banquière.

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