Le rôle de l’Etat reste une préoccupation majeure, permanente et constante pour chaque pays. Cet intérêt est essentiellement lié au fait qu’il est au centre de tout processus de développement. A cet égard, dans un contexte national difficile, confronté à de multiples défis, la Tunisie se trouve, aujourd’hui, contrainte de choisir entre accepter le recul de l’État ou y résister et entamer les changements nécessaires avant qu’il ne soit trop tard.

Depuis une décennie, la Tunisie connaît de réelles difficultés qui persistent toujours (chômage, disparité régionale, détérioration du service public, non amélioration des conditions d’attractivité, faible inclusion sociale, baisse des investissements et du pouvoir d’achat…). A tous ces problèmes structurels s’ajoutent de nouveaux enjeux majeurs qui vont impacter l’avenir du pays. Ceci nous amène à nous interroger sur ce que peut être aujourd’hui le nouveau rôle de l’Etat, une question majeure qui a été largement discutée lors de la 34ème édition des Journées de l’entreprise, qui s’est tenue les 6 et 7 décembre 2019 à Sousse sous le thème: « L’entreprise & le nouveau rôle de l’Etat ».

Oser le changement

Pour Nafâa Ennaifer, coordinateur des Journées de l’Entreprise, il est plus que jamais temps de débattre de ces problèmes structurels pour qu’on ne perde pas le courage de résister et ne condamne pas l’avenir des générations futures. Mais avant d’oser le changement et entamer les réformes nécessaires, il faut revenir à l’origine du problème et ainsi tenter d’y remédier. Ennaifer a indiqué que les raisons des difficultés qu’on traverse ont été, à maintes fois, diagnostiquées et les idées ainsi que les propositions pour y faire face n’ont jamais manqué. C’est plutôt la mise en œuvre efficace et rapide qui a toujours fait défaut. « Outre le manque de volonté politique, on constate un problème de méthodes, de moyens et de ressources, à l’heure où on a besoin d’un leadership fort, d’une approche participative, d’une concertation publique/privée, d’une adhésion et d’une responsabilisation de l’administration dans la mise en œuvre des réformes… », a-t-il précisé.

Il a ajouté que sans ressources financières et humaines, aucune réforme ne pourra être menée. « Nous sommes sur le terrain et nous constatons que l’administration et les structures d’appui se vident à la vitesse grand V de leurs compétences. Lesquelles sont rarement remplacées par des personnes de même envergure, et les choses s’aggravent de plus en plus… Remédier à cette déconfiture de notre administration devient une urgence et une priorité absolue. On a déjà perdu un temps précieux et on doit passer à l’action et engager un combat acharné sur les différents fronts, et d’une manière simultanée », souligne Ennaifer.

Changer de paradigme

Sur un autre plan, il a affirmé que les réformes qui ont été annoncées depuis des années, et qui n’ont pas eu lieu, ne seront pas capables de répondre aux besoins des futures générations. Dans ce cadre, il a rappelé que l’intelligence artificielle sera techniquement en mesure de remplacer 40 à 50% des emplois aux Etats-Unis, d’ici 15 ans et que le Forum économique mondial considère que 65% des écoliers et lycéens d’aujourd’hui exerceront plus tard un emploi qui n’existe pas encore. « Depuis 10 ans, on peine toujours à mettre en place un identifiant technique et un identifiant unique qui permettraient de faciliter au citoyen l’accès aux différentes prestations sociales et sanitaires et leur octroyer dans un futur proche des aides sociales ciblées.

L’Inde, avec 1,3 milliard d’habitants, a lancé son identifiant unique biométrique en septembre 2010 et en janvier 2016, il y avait 960 millions d’Indiens utilisant ce système. Il faut le dire, dans l’état actuel des choses, la mutation technologique profonde et l’évolution rapide des métiers risquent de détruire l’Etat qui est en train de perdre de sa souveraineté…Nous sommes à un point d’inflexion majeure et l’avenir du pays se joue aujourd’hui, car depuis neuf ans, nous n’avons cessé de subir les dommages du système politique, de régresser en terme de productivité, de voir s’aggraver les disparités sociales et de constater la perte de valeur chez nombre de nos concitoyens. Pourtant, cette crise multidimensionnelle, qui s’est installée peu à peu, est loin d’être une maladie dont on ne peut guérir. S’il y a une volonté réelle de notre part d’oser le changement, la crise actuelle peut être une nouvelle naissance pour notre pays… Aujourd’hui, la Tunisie est à la croisée des chemins pour changer de paradigme, rompre avec le statu quo et renouer avec la prospérité. L’Etat devrait donc dissiper nos inquiétudes, nous mobiliser autour des valeurs et d’objectifs ambitieux, mener notre pays vers le succès par plus de rigueur, plus d’audace et plus de détermination », explique-t-il.

Une nouvelle dynamique de réformes de l’État

Pour sa part, Taïeb Bayahi, président de l’Institut arabe des chefs d’entreprise (Iace), considère que ce n’est pas du pessimisme de dire que l’heure que vit notre pays est particulièrement grave : situation des finances publiques et leur déficit particulièrement lourd, surendettement insupportable de l’État, situation alarmante des entreprises publiques, ampleur du déficit courant de la balance des paiements, niveau très insuffisant de l’investissement public mais aussi privé… « A l’Iace, nous pensons que nous ne pouvons plus continuer à louvoyer et qu’il est temps d’employer un langage de vérité et surtout d’agir. Toutefois, il est important de souligner qu’il est illusoire de penser qu’un gouvernement pourra à lui seul gérer l’ampleur des problèmes et faire retrouver au pays le chemin de la prospérité, et répondre aux attentes des Tunisiens…

Il est, donc, indispensable que celui-ci élabore une vision politique et économique claire, pour laquelle il devra obtenir l’adhésion la plus large possible, en tenant un langage de vérité et en faisant la pédagogie nécessaire, pour mobiliser toutes les énergies et compétences que compte notre pays. Il pourra donc insuffler une nouvelle dynamique de réformes de l’État et gagner la confiance des Tunisiens et de tous les investisseurs qui n’attendent que cela pour s’engager et participer à ce formidable élan collectif qui est le seul capable de créer de la valeur, de l’emploi, de la richesse à partager, et enfin de la dignité», explique-t-il.

Bayahi ajoute que l’Etat comme l’entreprise sont des acteurs majeurs de cette situation. Ce sont des partenaires obligés et ils doivent travailler ensemble. « Sans une entreprise dynamique et en bonne santé, la pérennité de notre économie, de notre développement et de l’emploi est menacée. Elle a besoin d’un Etat solide, bien géré, qui assume ses fonctions efficacement, et il est dans notre intérêt d’avoir un Etat fort », a-t-il conclu.

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