«Black & White Circus», le dernier spectacle de Nawel Skandrani, fusionne diverses disciplines artistiques sur scène afin d’exprimer les travers d’une époque actuelle vacillante. L’artiste au propos engagé et assumé nous en dit plus sur cette dernière création universelle.

Vous avez titré votre dernier spectacle «Black & White Circus». Un titre qui n’évoque pas forcément la danse. D’où a émergé ce titre ?

Je ne me rappelle pas (rire). L’idée du spectacle a émergé en 2016. Je l’avais pensé comme un solo. Du solo, c’est passé au résultat final. Le solo d’une circassienne noire, initialement interprétée par Malek Zouaidi. Il fallait parler de ce monde que les gens ont envie de voir en noir ou en blanc. La vision d’un monde catégorisé, sectaire, divisé. Du noir et du blanc, on arrive à la couleur introduite dans le spectacle, petit à petit, d’où le titre.

Vous avez opté pour une forme pluridisciplinaire. Est-ce que c’est une manière pour vous d’explorer une nouvelle piste en déclarant l’abolition des frontières dans les arts scéniques ?

Ce n’est pas nouveau pour moi. J’ai commencé à travailler sur des formes multidisciplinaires depuis une vingtaine d’années déjà. J’ai toujours aimé mélanger les arts, et ce, de plus en plus dans mes spectacles. Tout cela s’est ressenti et s’est développé au fil du temps et du travail : du mapping, aux visuels, aux vidéos, en passant par le théâtre, le texte. Il y a même eu de la musique live, comme Jawhar Basti dans «Re-existence». Pour revenir à votre propos, je ne sais pas si ça a été décidé de faire «une déclaration» frontalement. Oui, je n’aime pas les frontières, oui, j’ai combattu les chapelles et les frontières de tout ordre : de races, de religions et autres… Je n’ai jamais aussi compris les batailles entre les styles. Emettre autant de limites entre les genres ou les styles relève de l’ignorance, de la peur de l’inconnu. Je suis une conteuse, j’aime raconter des histoires en faisant appel à d’autres formes artistiques. Je viens du ballet classique qui rappelle des histoires.   

En parlant de contes et d’histoires, le fil conducteur dans «Black & White Circus», c’est bien «Antar et Abla». Pourquoi cette référence ?

Ce n’est pas un fil conducteur. «Antar & Abla» est un prétexte. Le fil conducteur pour moi, c’est de parler de l’intolérance envers les minorités : ici, j’ai choisi de parler des Noirs et de la communauté LGBTQI++, mais aussi d’évoquer, par extension, les saltimbanques, ou les troubadours que nous sommes, nous les artistes. Des minorités aussi mises de côté. Des communautés d’artistes toujours autant confrontées aux problèmes de la langue, de la race, du genre, de la nationalité, de la religion, de la couleur de la peau… «Antar & Abla» est un prétexte pour pouvoir parler, à travers cette histoire, des problèmes liés aux minorités. Une histoire vieille de 14 siècles et toujours d’actualité. Pour d’autres raisons de nos jours, ces différends persistent pour des raisons ethniques, religieuses, politiques… Le choix du métier d’artiste est encore considéré comme un signe de «tare sociale», encore de nos jours. Et je fais partie de cette minorité d’artistes-danseurs.

Il y a un hommage au cinéma muet également…

Tout à fait. Quand j’ai fait appel à Ghalia La Croix pour faire ce film «de commande», on a évoqué énormément de classiques de cinéma, y compris muet. Ça donne un aspect cocasse avec «Antar & Abla» et, en même temps, tragique. Le spectacle est tragi-comique. On aborde des problèmes de société en suspension, pas réglés, de fond… et si on n’arrive pas à régler le vivre-ensemble, on n’arrivera à rien et on n’avancera pas. C’est donc une occasion de rendre hommage aux grands du cinéma muet.

On ne reste pas indifférents face à autant de disciplines fusionnées : les installations visuelles, les arts du cirque et de la danse, les figures acrobatiques, les effets sonores, la création des masques et des costumes… N’avez-vous pas eu peur de perdre votre propos initial en fusionnant autant de disciplines ?

Peur, non. J’aime les challenges. «Black & White Circus», je ne l’ai pas vécu comme un défi, c’était plutôt une envie. Je ne travaille que quand j’en ai envie. J’y vais à mon rythme sur des périodes espacées. Il a été conçu ainsi au fur à mesure. Les choses se sont mises petit à petit, spontanément. Elles n’étaient pas confuses, elles étaient faites au feeling. La recette d’un spectacle ? Je n’y crois pas beaucoup. Chacun et chacune a sa manière de travailler. Je travaille même sans recette : je peux changer les dosages, les ingrédients, j’ose en n’ayant pas peur de me tromper. Ou sinon, qu’est-ce que c’est ennuyeux ! En tant que créateur, ma vie, c’est de créer tout. Je n’ai pas peur de me perdre. Et actuellement, le spectacle appartient au public. Le public, qui, pour moi, est un concept flou. Je dirais plutôt «rencontrer les nombreux publics». Un public multiple, divers, riche… Si je ne peux pas faire les choses en m’amusant et avec le plaisir, autant ne pas les faire. Même traiter des choses graves, on peut en parler avec de la beauté. On vit dans un monde qui est en train de tourner le dos à la beauté, il ne faut pas l’oublier.

Comment percevez-vous l’univers de la danse actuellement en Tunisie ?

Un monde vague, en effet. A Tunis, je suis considérée comme la doyenne. Concernant la situation de la danse, et par rapport à l’évolution qui a eu lieu ces dernières années, il faut que la jeune génération prenne conscience que ça a évolué. Le mot «danse» n’existait pas de mon époque. C’était le néant. Depuis, il y a eu le ballet national, le ballet de l’Opéra de Tunis, l’aide à la création, mais ça reste insuffisant et il reste beaucoup de travail encore à faire. Une chose me préoccupe en revanche : l’inexistence de la formation académique de la danse. C’est problématique. Il n’y a pas d’institutions de danse académique. On a un ballet, mais pas d’école, et c’est préoccupant. Il n’y a pas réellement de danseurs formés d’une manière académique en Tunisie. Des essais, il y en a eu, mais ce n’est pas suffisant. J’ai toujours dit que j’étais danseuse, avant toute chose. C’est le plus important. Il ne faut pas avoir honte de le dire. Je trouve aussi qu’en termes d’imaginaire, il y a eu, pendant très longtemps, un diktat : celui de prendre un seul modèle, une certaine forme de danse contemporaine française des années 80, et qui est devenue une référence esthétique comme si le reste n’avait pas le droit d’exister. Ça a plombé le domaine de la danse, en général. Ça a impacté les générations de danseurs sur le long terme et, par conséquent, il y a une très grande ignorance de l’art de la Danse. D’où l’utilisation de concepts qu’ils ne connaissent pas. Il y a un grand problème d’éducation et de références. Il faut avoir plus de connaissances, et avec Internet, il faut être curieux, s’ouvrir sur tout et se former. La danse est en panne d’imaginaire et de choses nouvelles.

Malgré les acquis et les avancées réalisées ces derniers temps, le flou persiste pourtant concernant le statut de l’artiste…

Je fais partie de la commission consultative sur le statut de l’artiste. Nous avons travaillé pendant un an sur une nouvelle loi. Ça a été difficile de trouver un consensus pour y trouver son compte, et un accord. Le projet de loi est prêt, et ses amendements aussi. L’ancienne loi a été bloquée, du temps de Chiraz Latiri. Le texte est prêt actuellement. On a été entendu. La loi devait passer au vote en juillet 2021, et puis, il n’y a plus eu de Parlement. On a pensé aux indemnités de chômage, de la sécurité… Un travail élaboré a bien été établi. On nous a élus, et non pas nommés pour l’accomplir. On a fait un travail de fond, en attendant d’y revenir quand on aura un Parlement.

Comment Nawel Skandrani se définit-elle de nos jours ?

Comme elle était avant. J’ai toujours gardé cette capacité de rêver et de m’émerveiller, tout en étant en colère et triste de voir les dérives causées par l’Homme. Je n’ai jamais perdu ce côté militant. Je combats avec ce que j’ai : mon art. La danse, comme toute chose dans la vie, c’est beaucoup de travail et il faut travailler.

Crédit photo : Pierre Gassin
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