AHMED OUNAIES, Diplomate, homme politique, compagnon de route de Béji Caid Essebsi :

«Il faut prolonger la gouvernance du centre et cultiver le dialogue entre tous les acteurs politiques»

L’exercice Béji Caïd Essebssi est un exercice expérimenté, rodé, qui cultive sa propre ruse politique. L’homme a le sens des relations mais il est également rusé. C’est un renard. L’enseignement à tirer de son expérience qui a été sanctionnée par l’élan de sympathie le jour de sa disparition c’est sa gouvernance au centre.

Il a obligé les courants idéologiques des extrêmes à faire un bout de chemin en direction du centre, faisant en sorte d’éviter aux antagonismes, aux idéologies, aux chocs des personnalités de se cristalliser, qu’elles soient de gauche ou de droite. Entre 2014 et 2019, il a tenté une expérience de communauté politique des contraires et même des contradictoires, et, pragmatiquement, il a conduit le pays vers une certaine stabilité, en dépit des menaces de toutes sortes.

C’est un enseignement de taille à tirer de l’épisode des cinq dernières années. Je ne parle pas de ce qui précède, une période bourrée d’échecs. Je trouve que l’expérience de la Troïka et la présidence de Moncef El Marzouki ont entraîné la Tunisie dans des querelles qui ne sont pas les siennes, qui ne participent pas de l’édification de la société arabe démocratique, mais qui incarnent leurs propres obsessions. Ce qui prouve qu’ils étaient loin d’être des hommes d’Etat mais plutôt des pense-petit.

BCE a donné une hauteur de vue, en modérant les amplifications émotionnelles et les ambitions politiques chez les uns et les autres. Cet épisode a été constructif. Même si alors les jugements ne lui étaient pas favorables. Après sa mort, on a compris que cet homme a modéré les passions. Il a rendu la politique à la dynamique constructive qui incombait aux institutions de l’Etat. Il a veillé à ce que l’Etat fonctionne dans une certaine cohérence. A mon avis, il est précieux de rechercher à prolonger cette gouvernance du centre, de cultiver le dialogue entre les acteurs politiques. Tous les acteurs politiques sans exclusive. C’est la grande leçon de BCE. Lui qui a toujours tendu la main malgré les controverses et les différends qui ont parfois abouti à des ruptures néanmoins non définitives. La transition politique n’est pas rompue. C’est un premier enseignement de la gouvernance de BCE.

Les enseignements posthumes

Béji s’est avéré être un chef politique capable d’affronter la menace islamiste. Les répercussions de cette politique ont porté leurs fruits lors des élections de 2014.

Quant à la coalition avec les islamistes, qui est une coalition et non une alliance, j’insiste, BCE avait ses propres motivations pour la mettre en œuvre.  Il pense que sur le terrain électoral, il faut réduire les islamistes à la minorité mais non les exclure. Les islamistes sont indéracinables et indestructibles dans n’importe quelle autre société arabe. L’histoire l’a prouvé tout au long de ces 20 dernières années. Dans nombre de pays arabes, on a tenté leur éradication. Le résultat on le connaît.  Il se trouve que la Tunisie leur a conféré le droit de participer aux élections. L’électorat ayant donné un certain spectre politique, BCE a su jouer de ce spectre pour mener à son terme la transition démocratique. Il n’avait pas le choix. C’est un génie politique. Je trouve que l’emploi du terme consensus a été quelque peu galvaudé. Nous n’aspirons pas en Tunisie au consensus mais à l’acceptable. C’est à dire à un dialogue qui débouche sur des conclusions opérationnelles. Même si ces conclusions rencontrent toujours des oppositions et des rejets sur la scène politique. BCE est pragmatique, il n’hésite pas à foncer s’il est sûr que c’est la bonne voie. Gouverner au centre, ne pas céder aux extrémismes. Agir pour que les extrêmes retrouvent une certaine admissibilité dans la scène nationale et participer légitimement à la transition. Voila son credo.

Il est clair que le parti islamiste a évolué en s’efforçant de passer du dogmatisme religieux à la philosophie civile. En tout cas, c’est ce qu’il a déclaré. Il se peut  qu’il joue un jeu dangereux. La politique de BCE consistait à les associer néanmoins mais de les  prendre au mot. C’était une prise de risque considérable, j’en conviens. Après lui, rien n’est garanti. Il se peut qu’on échoue. Nous savons tous que le risque plane toujours. Mais ce risque serait surmontable dans la Tunisie d’aujourd’hui. Après les écueils, les péripéties et les succès de la transition démocratique, après l’expérience de la gouvernance de BCE et avec les messages qu’il a laissés après sa mort.

Le message survit à son auteur

BCE a laissé des messages qui déterminent les choix futurs de la société tunisienne. Le projet de loi sur l’égalité successorale entre l’homme et la femme est une réforme de fond. Un choix philosophique. Le message survit à son auteur. Et c’est à nous de le faire aboutir. C’est à nous de faire en sorte que les choix futurs de la société tunisienne soient en conformité avec les valeurs universelles et non avec des dogmes, qu’ils soient islamistes ou autres. Là s’érige un autre enseignement de la gouvernance de BCE.  L’édification d’une société démocratique. Un enseignement indicatif selon lequel il nous demande  de nous adapter sans jamais lâcher les fondamentaux et la finalité.

La finalité étant de parvenir à édifier une société démocratique que Bourguiba n’a pas voulu mener à son terme. L’expérience d’octobre 1971, à Monastir, a été fatale quant à la modernisation de la société tunisienne. On aurait pu gagner 30 ans !

Béji a justement tiré les enseignements de cet échec du congrès de Monastir. Il avait critiqué Bourguiba et présenté sa démission. Finalement, lorsque le peuple tunisien a tranché en imposant le choix démocratique, BCE  a cru le moment venu de concilier les vertus historiques du Destour avec l’impératif de la démocratie et tous ses effets. 

L’éparpillement est fatal

BCE  sait qu’il ne peut rien imposer. Il sait que l’arbitrage est d’abord celui des urnes. Néanmoins, il a plaidé pour la démocratisation, la modernisation, le progrès, mais dans le temps. Sans agir à la Bourguiba et sans réprimer. Contrairement aux dirigeants arabes qui ont écrasé leurs adversaires. Lui ne réprime pas. Il estime que la société avancera si elle cherche le compromis pratique, sans perdre le fil. Avancer vers l’édification d’une société, démocratique, moderne, séculière. BCE préfère le mot civil. Autrement dit, évitons le sacré, évitons de mêler le sacré à la politique.

Pour ce qui est des partis, il faut qu’ils acceptent de reconnaître leurs limites. Tant qu’ils resteront disséminés, morcelés, répartis en fonction des personnalités, des ambitions ou en fonction des partis pris idéologiques, l’échec est assuré. L’opinion a donné des leçons à deux reprises: aux élections municipales en votant en faveur des indépendants, pour donner une leçon aux partis politiques. Et, deuxièmement, en honorant BCE, comme un père, qui a tenté de réunir sous une même tente des Tunisiens éloignés les uns des autres. Il leur a montré qu’ils peuvent cohabiter. Ils peuvent construire un Etat ensemble.

En dépit donc de la dispersion matérialisée par un trop large spectre de candidatures, il faut accepter de dialoguer, de renoncer aux ambitions dominantes pour aller dans le sens du centre, de la conciliation par le dialogue. Je crois que le gouvernement d’union nationale reste la voie à suivre. Quel que soit le résultat des élections. BCE l’a tenté.  Il n’a pas réussi parfaitement, mais il a montré la voie.

L’implication de la gauche

L’implication de la gauche et des intellectuels était une exigence politique, fondamentale pour BCE. Il voulait les avoir dans son camp de manière ouverte et déclarée. Les intellectuels et la gauche ont été constitutifs de Nida Tounès. Pour BCE, ce choix est stratégique pour deux raisons : la première, l’argument de l’union nationale. On ne peut gouverner au centre en étant considéré par la gauche ou par les intellectuels comme un bourgeois déconnecté de l’âme sociale. La preuve, lorsqu’il a reçu l’extrême gauche, politisée, structurée, il a tenté de la séduire au-delà de son volume réel. Evidemment, la gauche académique, universitaire avait l’intelligence politique du moment. La rencontre a donc eu lieu.

Deuxièmement, parce que l’esprit révolutionnaire de la rue aussi bien à Tunis qu’à l’intérieur du pays ne pouvait aucunement être apaisé par la présence d’hommes politiques, on va dire, classiques. Il fallait des personnes qui aient des convictions révolutionnaires pour calmer la rue. On ne pouvait remettre l’Etat en état de  fonctionner sans apaiser cet esprit révolutionnaire, exigeant, ambitieux. Dans la conjoncture postrévolutionnaire, cette exigence s’imposait à lui de manière froide. 

Maintenant, pour s’opposer à Ennahdha, il lui fallait adopter un discours structuré et non émotionnel. Il lui fallait faire appel à une certaine rationalité. Une philosophie de progrès et d’évolution. Donc la gauche à laquelle il ne croit pas, il faut le dire, -il n’a jamais pensé diriger le pays avec la gauche-, ( Bourguiba non plus ne croyait pas à la gauche). Mais les deux ont voulu construire un Etat moderne, non pour faire plaisir à la gauche, mais pour des raisons sublimes, transcendantes qui n’ont rien à voir avec la gauche de l’époque. Ils étaient animés tous deux par quelque chose de sacré.

Par la suite, on savait que BCE libérerait les hommes de la gauche, élégamment, mais qu’il les libérerait.

La société tunisienne démocratique n’est pas  encore sauvée

Béji, au-delà de tous les mérites de ses collaborateurs et du sens tactique dont il a fait preuve, voulait plus que tout rassurer les dirigeants du parti Ennahdha. C’était vital. C’est-à-dire qu’ils ne doivent pas redouter de la part de l’Etat tunisien, quelle que soit la réponse de l’électorat dans le passé ou dans le futur, une mise en procès ou la potence. Il a voulu légitimer les dirigeants d’Ennahdha, même s’ils restent au bout du compte différents.

Il est très possible qu’une majorité confortable ou un gouvernement fort fassent le coup et traduisent en procès tel ou tel dirigeant, ou sortent des dossiers dangereux, menaçant par là même la stabilité, la sécurité et l’avenir des dirigeants islamistes. BCE a tout fait pour que ceci ne se produise pas. Il a tenté de les sécuriser au-delà de leur engagement à son égard. Parce qu’il estime, dans sa conviction politique profonde, que lorsque le parti Ennahdha n’est pas sécurisé, il peut provoquer le chaos. Parce qu’il n’y a plus d’enjeu pour lui, donc plus rien à perdre. Le chaos, c’est exactement ce qu’il fallait, ce qu’il faut éviter. Le parti Ennahdha, de son côté, n’a pas le choix  en dehors du fait de se normaliser au sein de la société tunisienne.

A mon avis, ce message n’est pas assez compris. Je dis et le répète, la société tunisienne démocratique n’est pas encore sauvée. Il est possible qu’il y ait des élections aussi bien législatives que présidentielle qui remettent en question un certain nombre de principes mis en œuvre par la révolution démocratique et la transition. Nous risquons de nous retrouver dans un Etat prédateur, corrompu et non démocratique. Un Etat démagogique à la Ben Ali. La convoitise du pouvoir est capable de remettre dans le circuit des dirigeants à la moralité douteuse. Nous ne sommes pas encore à l’abri. Le caractère irréversible de la société tunisienne, arabe et démocratique n’est pas encore atteint. Il faudra prendre garde à cela.

H.L.

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