Sécurité alimentaire | L’inflation alimentaire, une menace sourde

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L’inflation, qui lamine depuis des années le pouvoir d’achat des ménages pourrait compromettre l’accès économique des plus vulnérables à la nourriture.

La sécurité alimentaire est un concept vaste qui fait référence à la situation où l’ensemble de la population d’un pays a accès à la nourriture. Intimement lié à des fléaux sociaux tels que la famine et la pauvreté, cette notion complexe a été définie lors du sommet mondial de l’alimentation de 1996 où il a été précisé que “la sécurité alimentaire est assurée quand toutes les personnes, en tout temps, ont économiquement, socialement et physiquement accès à une alimentation suffisante, sûre et nutritive qui satisfait leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaires pour leur permettre de mener une vie active et saine”. Ainsi, cette définition met en exergue les diverses dimensions de la sécurité alimentaire qui se décline quantitativement et qualitativement selon quatre aspects: la disponibilité alimentaire, l’accès à la nourriture, la stabilité de ces derniers et la salubrité.

Ce rappel est important dans la mesure où il permet de lever l’amalgame entre deux notions différentes, à savoir l’autosuffisance et la sécurité alimentaire. Alors que la première se reporte à la capacité d’un pays à satisfaire les besoins alimentaires de la totalité de sa population à partir de sa propre production nationale, la deuxième, plus complexe mais plus englobante, fait référence à la capacité d’un pays de produire mais aussi de vendre, acheter et stocker des produits alimentaires en vue de répondre aux besoins de sa population.

Des changements, une priorité absolue

Bien que la lutte contre l’insécurité alimentaire ait toujours été une priorité des gouvernements à travers le monde, surtout après l’instauration des Objectifs de développement durable qui visent à mettre un terme à toutes formes de faim et de malnutrition en 2030, ce n’est qu’après la crise sanitaire Covid et le déclenchement de la guerre en Ukraine que la question de la sécurité alimentaire a fait son retour pour occuper le devant de la scène. L’augmentation des prix des produits alimentaires durant la pandémie, la hausse des cours des céréales à la suite du conflit russo-ukrainien et la perturbation des chaînes d’approvisionnement avaient de grandes répercussions sur l’accès des populations à la nourriture dans les pays à revenu faible et intermédiaire, dont la Tunisie.

La hausse des prix internationaux des matières premières et des intrants agricoles a eu des conséquences sur les coûts de production des filières de l’élevage (viande rouge et lait) et de la volaille (viande blanche et œuf) entraînant une flambée des prix à la consommation de manière à affecter l’accessibilité et la disponibilité de ces produits. “Même si le gouvernement est toujours intervenu directement et indirectement pour subventionner les prix des engrais et les maintenir à des niveaux inférieurs aux prix internationaux, la hausse importante enregistrée des prix entre 2020 et 2021 sur le marché national a atteint 11% pour le super 45% pour le DAP et près de 28% pour l’ammonitrate agricole, traduisant ainsi les risques que peut avoir l’inflation importée pour les coûts de production agricole”, explique le rapport “le système agricole et agroalimentaire tunisien face aux crises : focus sur la chaîne de valeur céréalière”, récemment publié par la FAO.

Une hausse dangereuse

En effet, l’inflation est l’un des principaux facteurs conduisant à la prévalence de l’insécurité alimentaire. Depuis 2015, l’inflation alimentaire n’a pas connu de répit atteignant des proportions inquiétantes et laminant le pouvoir d’achat des ménages, surtout les plus vulnérables. “ La persistance de l’inflation à des niveaux très élevés, notamment pour les produits alimentaires, pourrait compromettre le niveau de vie des Tunisiens alors que la pauvreté et le chômage demeurent élevés, notamment dans les zones rurales de l’intérieur du pays”, précise le même rapport.

Selon les dernières données publiées par l’INS, les prix de l’alimentation ont augmenté, à fin juillet, de 14,2% sur un an, poursuivant ainsi une série de hausses déclenchées après la crise Covid . Cette augmentation provient principalement de la hausse des prix du café en poudre de 35%, des viandes ovines de 32,5%, des viandes bovines de 21,6%, des huiles alimentaires de 20,2%, des œufs de 19,3% et des fruits frais de 14,6%. Selon les données de la FAO, le coût d’une alimentation saine par personne est passé de 3,47 dollars en 2017 à 3,63 en 2020. “Dans le contexte tunisien, l’augmentation du niveau général des prix des produits alimentaires est un signe alarmant car les prix d’une grande partie des produits alimentaires sont fixes et administrés (comme le pain, le lait…) et lorsqu’on est dans une spirale inflationniste, qui touche les produits alimentaires en particulier, on a toujours tendance à se tourner vers les produits subventionnés, notamment les produits céréaliers et, par conséquent, à réduire la consommation des légumes et des fruits car leurs prix explosent. Cela risque de pousser plusieurs Tunisiens à tomber dans le cercle vicieux de la malnutrition”, a expliqué Pr Houssem Eddine Chebbi dans une interview accordée précédemment à La Presse.

Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (Ftdes) s’est, d’ailleurs, alarmé de la progression inquiétante de l’inflation à deux chiffres des denrées alimentaires qui constitue, selon lui, une menace pour la sécurité alimentaire et la consolidation de l’effectivité du droit à l’alimentation. “La forte dépendance aux importations alimentaires et la volatilité des cours mondiaux de ces produits constituent une autre source de vulnérabilité de la Tunisie et de sa souveraineté alimentaire et pèsent de tout leur poids sur le budget de la compensation et l’équilibre déjà fortement fragilisé des finances publiques”, souligne-t-il.

Pour briser ce cercle vicieux de l’inflation et de l’insécurité alimentaire, les experts appellent à relancer l’appareil productif agricole avec des investissements conséquents, notamment dans le secteur de l’eau mais aussi à revoir les politiques d’exportation et d’importation des produits agricoles.

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