Un dealer, un client, et c’est tout. Un concentré de poésie théâtrale de l’économie marchande, du désir et du fantasme, mis à nu, porté par deux beaux comédiens et une mise en scène sobre et fluide.

L’intérêt que porte le festival de La Goulette, communément appelé festival de la Karraka, aux arts scéniques et surtout au théâtre est salutaire. Au moment où la plupart des festivals d’été boudent le 4e art, cet espace mythique de la banlieue nord offre une scène aux créations théâtrales les plus récentes. Dimanche soir, «Marché Noir » a attiré un public peu nombreux mais intéressé et attentif qui a fait le déplacement pour découvrir le tout dernier spectacle de Ali Yahyaoui, une coproduction du Centre d’art dramatique et théâtral Tataouine et le théâtre national tunisien.

L’entreprise est, à la base, houleuse, un beau défi que se lance le metteur en scène en travaillant sur cette version tunisifiée du texte de Bernard Marie Koltès « Dans la solitude des champs de coton», considéré comme du théâtre littéraire. Car Koltès est un auteur qui procède par monologues et dont le texte est l’objet essentiel de son œuvre.

Ce n’est pas un conte au sens traditionnel du terme mais une rencontre entre deux ombres, un désir et un contre-désir, entre la lumière et la pénombre, entre un commerçant et un client en dehors du cadre du marché officiel, des espaces conventionnels et des horaires de temps réel. Sans précisions préliminaires telles que le nom, la mémoire et les coutumes, dont Koltès dit que c’est une rencontre entre un chien et un chat, son échange linguistique évolue à différents niveaux matériels, philosophiques et poétiques. Un combat obscur et vague autour des envies humaines claires et inavouées ainsi que ce qui en découle comme tromperie et corruption. 

La seule frontière qui existe est celle entre l’acheteur et le vendeur, mais incertaine, tous deux possédant le désir et l’objet du désir, à la fois creux et saillie, avec moins d’injustice encore qu’il y a à être mâle ou femelle parmi les hommes ou les animaux. D’où l’analyse de Koltès sur les rapports commerciaux et le marché en général. Plus encore, le rapport humain en général est réduit à un marché entre deux protagonistes.

Dans « Marché Noir », cet espace indéfini, à la lisière des espaces conventionnels, est le lieu de la rencontre de l’offre et de la demande, du marchand et du client, du licite et de l’illicite, de la lumière et de l’obscurité, du noir et du blanc. Alors le dialogue va s’engager parce qu’on se parle ou on se tue.

C’est ainsi que les répliques se font écho les unes aux autres mais les personnages ne se répondent pas réellement. Un mot prononcé par un personnage est repris par l’autre personnage qui lui donne un autre sens. Le dialogue devient sans limite. Un dialogue constitué de très longues répliques qui présentent deux voix différentes qui s’expriment. Elles évoquent des «vérités», celles des personnages, leur propre perception du monde.

Mohamed Shaaban et Ali Ben Said ont porté, avec leurs énergies, cet échange tendu, ils ont su former une même partition à deux voix, en contrepoint. Un équilibre fragile entre eux, entre les mondes qu’ils représentent, les désirs et les fantasmes qu’ils interprètent, des thèmes qu’ils personnifient.

«Marché Noir» a retenu, malgré sa complexité, l’intérêt du public présent, jusqu’à la fin, comme pour dire que le théâtre a toujours sa place dans une programmation estivale.

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