«Notre objectif est de généraliser la culture RSE auprès des entreprises. Nous prévoyons d’animer des ateliers d’ici 2023 dans les écoles et les lycées en espérant que l’initiative sera facilitée par les organismes publics». Plus de détails avec Emna Kefi, experte en digital. Interview.

Pouvez-vous nous donner un petit aperçu sur votre parcours professionnel ?

Je suis experte en digital et j’ai démarré ma carrière, en 2002, dans le secteur maritime comme responsable exploitation avec pour mission la modernisation des process de travail. Au bout de 3 ans, j’ai intégré la BAD en tant que consultante SAP (ERP) pour une mission d’un an. J’ai, ensuite, rejoint une multinationale spécialisée dans le digital, une plateforme technologique multi-canal où j’ai été en charge dans un premier temps des grands comptes pour finir par occuper le poste de directrice du support clients et de gérer près de 300 clients. En 2013, je me suis lancée dans l’entrepreneuriat où j’ai cofondé ma première agence WEB «Jasmine Interactive», au sein de laquelle j’étais consultante-experte Marketing Digital, détachée auprès de la clientèle française. La RSE APP est venue en cours de route et a été lancée officiellement en 2020.

Quel a été le déclic qui vous a poussée à concevoir votre plateforme ?

Nous avons toujours eu le don de transformer une histoire en un projet web, l’un de nos clients voulait communiquer sur sa stratégie Responsabilité Sociétale des Entreprises RSE auprès de ses manufactures. En effet, après un audit interne, il avait réalisé que ses ouvriers n’avaient aucune idée de ce que faisait la boîte en matière de RSE. Il nous a donc demandé de concevoir et développer un outil qui le permet.

Nous avons lancé le prototype fin 2015, au bout de quelques mois, on avait près de 70% des salariés qui utilisaient régulièrement la plateforme. Suite à ce succès, le client a lancé la semaine RSE, un rendez-vous annuel où il multiplie les chantiers solidaires, le soutien aux associations… Ces résultats nous ont impressionnés, nous nous sommes donc intéressés à la RSE et nous voilà avec une plateforme digitale totalement dédiée à la RSE.

Comment avez-vous fait évoluer votre projet ?

Nous avons commencé par nous former sur la RSE, ses étendues, son histoire… pour ensuite passer à l’étude des besoins des entreprises, des salariés, des consommateurs… Savez-vous que 70% des salariés se disent frustrés de ne pas être impliqués dans la stratégie RSE de leurs boîtes. Plus de 50% des consommateurs souhaitent que les marques communiquent sur leurs engagements. Aussi, moins de 30% des entreprises font de la RSE contre 70% qui le souhaitent s’y mettre vraiment.

Nous avons ensuite fait une veille technologique pour savoir s’il existe déjà des plateformes RSE. Et à notre grande surprise, le marché était encore vierge.

En quoi consiste la principale notion de votre startup ?

La RSE APP est une application web, c’est-à-dire une plateforme SAAS dédiée à la gestion opérationnelle de la RSE. Il s’agit de la première plateforme africaine spécialisée dans la RSE et l’une des premières plateformes RSE en Europe. Elle permet à une entreprise de gérer sa RSE en ligne tout en impliquant son personnel dans les actions RSE qu’elle met en place. Elle permet également, de communiquer auprès des parties prenantes sur ses actions. On part d’un référentiel de base et chaque question centrale est déclinée en plusieurs objectifs, chaque objectif peut être réalisé de différentes manières : des activités solidaires, des inputs salariés sur une thématique donnée, des sondages, des articles…

Chaque action a son propre rapport qui peut être partagé en interne ou auprès de ses parties prenantes. Un bilan par objectif, un bilan par question centrale et un bilan global sur tout le référentiel sont ensuite réalisés. La plateforme a trois versions : une version grand-compte multi pays, multi filiales, multi départements : l’entreprise peut fixer des objectifs par pays, par filiales, par départements… par exemple, on peut fixer des objectifs au service achat de la filiale parisienne en France. Les actions peuvent être attribuées aux responsables de tous les services achats, et ce, pour toutes les filiales et pour tous pays confondus.

Nous avons, également, une version Startup, avec un volet formation et conseil, là où on initie les startup et les PME à la RSE et on leur fixe le référentiel selon les normes internationales (ISO 26000). Egalement, on propose des objectifs et on assure le suivi.

En ce qui concerne la version Consultant RSE, on intègre les formulaires d’audit des consultants et on se base sur certains résultats pour fixer les axes sur lesquelles travaillera l’entreprise.

Comment votre plateforme facilite-t-elle la vie des clients ?

On parle d’une solution digitale, donc, d’un gain de temps énorme pour la réalisation des actions. De plus, tout est concentré au même endroit, ce qui facilite l’élaboration des rapports. Et, au final, la communication auprès des parties prenantes se fait en un clic.

Pour l’instant, nos clients sont satisfaits et renouvellent leurs abonnements chaque année. On travaille en «marque blanche», ce qui a pour conséquence la non divulgation des références.

Comment voyez-vous l’évolution de votre projet ?

Il s’agit d’un produit interne développé dans un premier temps au sein de notre agence WEB avant son lancement officiel en tant que startup en 2020. Nous n’avons pas eu recours à des financements externes. La levée de fonds est envisageable, mais cela sera dans un deuxième temps. Pour l’instant nous souhaitons plutôt acquérir des clients.

Quelles sont les occasions les plus mémorables de votre carrière ?

J’ai eu la chance d’avoir une carrière très riche, mais si je dois parler d’un moment marquant, ce sera notre participation à l’Emerging Valley, en 2019. Nous avons été sélectionnés pour représenter la Tunisie durant cet événement. Il s’agit de ma première introduction dans l’écosystème des start-up. Lorsque j’avais 40 ans, j’étais entourée de jeunes start-uppeurs de 20 à 25 ans qui parlaient un langage que je ne comprenais pas, j’ai été impressionnée par leurs volontés, leurs capacités à défendre leurs projets, à trouver des financements… Ils m’ont donné la rage de réussir et m’ont appris les ficelles du monde de l’entrepreneuriat.

Je conseille aux jeunes de démarrer en tant que salarié avant de se lancer dans leur propre projet, c’est peut-être un conseil de la vieille génération, mais il est important de travailler pour quelqu’un, de savoir comment ça se passe concrètement avant de se lancer. Le volet administratif, le volet ressources humaines, le volet financier peuvent être un handicap à la créativité.

L’autre conseil que je pourrais formuler, ça serait de bien choisir ses partenaires. J’ai eu la chance de tomber sur deux personnes fabuleuses, Julien et Khaled avec qui on partage les mêmes valeurs. Nous avons pu nous compléter, vu qu’on a un parcours différent. On réunit, à nous trois, la technologie, le volet commercial et la fidélisation de la clientèle.Nous sommes un collectif d’agences basées entre la France et la Tunisie, la majeure partie de notre clientèle est européenne mais on croit vraiment dans l’Afrique et on souhaite s’y étendre depuis ici. On accompagne des jeunes start-uppeurs africains via le programme SIBC (mentoring), on parraine le «Phare de l’Entrepreneuriat Tunisien» organisé par l’Aceede, notre offre «start-up s’engage» est une offre très attrayante où on accompagne les startup en les initiant à la RSE et on leur offrant notre plateforme à prix réduit. Mais ce n’est pas suffisant, nous souhaitons généraliser la culture RSE auprès des jeunes, on prévoit d’animer des ateliers, en 2023, dans les écoles et les lycées, espérons que l’initiative sera facilitée par les organismes publics.

Quelles seront les nouvelles grandes tendances ?

Je considère que la Covid-19 a eu un impact positif et a permis l’introduction du digital dans les maisons tunisiennes. Aujourd’hui, le digital «Tunisien» est basé principalement sur les RS. Je ne sais pas si je peux me permettre de critiquer cela, mais avec mes étudiants on analyse chaque année la Communication à la Tunisienne les «souks : tlammoutlammou » les «prix svp» les «REP MP»… Je dois avouer que cela commence à donner ses fruits. Je pense que, durant les 10 prochaines années, les basiques seront adoptés par le marché, les plateformes e-commerce, les sites, les commandes en ligne… on finira par s’aligner ou exporter notre stratégie.

Quel est l’intérêt pour un grand groupe d’acquérir de jeunes start-up innovantes ?

La fraîcheur, la nouveauté, l’audace mais aussi le «devoir» on se doit de donner la main aux jeunes et d’y croire et c’est pour le bien de toute la communauté. Les clients sont, aussi, importants, sans client on n’existe pas. Qui dit technologie dit évolution continue, on doit donc consacrer du temps à la Recherche et Développement. Il faut aussi s’ouvrir au monde, ne pas se limiter à une niche de clientèle. Je dirais donc que les deux sont importants à part égale.

Quelles sont les erreurs qu’un jeune dirigeant de startup ne doit pas commettre ?

Il faut que son produit réponde à un vrai besoin. Tout débutant doit être à l’écoute de son client pour s’adapter à ses besoins. Il est nécessaire d’avoir un modèle économique stable pour réduire ses charges qu’il faut faire évoluer continuellement. Par ailleurs, il ne faut pas négliger le volet exploitation, la gestion au quotidien de l’entreprise est très importante et peut assurer ou pas la pérennité d’une entreprise.

La technologie peut-elle contribuer au bonheur de la société ?

Au bout de 20 ans dans le digital, je dirais oui ça facilite les choses, ça améliore le quotidien, mais ça augmente aussi la solitude et le nombre de solitaires.

La vie virtuelle ne doit jamais remplacer le contact humain : faire ses courses, toucher le produit, discuter avec le vendeur, faire de nouvelles rencontres, s’appeler, se voir pour les grandes et les petites occasions… doivent faire partie de notre quotidien.

Que direz-vous pour conclure ?

J’adore le concept de la RSE : prendre soit des futures générations, de la terre, de l’Homme (salarié, client, fournisseurs…). J’ai hâte de voir le concept RSE généralisé et adopté par toutes les entreprises.

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