La science au service du beau : est-ce une idée saugrenue, bien que nécessaire ? Nos trois amis, convaincus de la réalité des enjeux, ne lésinent pas sur leurs efforts pour dégager des pistes qui rendent l’idée plus à la portée de nos ambitions. Déjà, les contours se révèlent…

Ph : Nous voilà à nouveau réunis. Depuis notre première rencontre, qui a neuf mois —tout un symbole !—, nous avons vu passer les trois saisons qui, pour le paysan, vont des semailles à la récolte. De fait, aujourd’hui, les blés sont mûrs dans les champs : c’est l’été. Les dernières pluies de printemps sont passées et on entre dans la période des grosses chaleurs : une épreuve pour l’activité de l’esprit, sous nos latitudes. Je me souviens de quelques lectures de jeunesse, quand je découvrais la littérature de ces voyageurs européens qui, dès le 17e siècle, avaient poussé l’exploration du côté de nos contrées. J’avais été frappé par le lien que, sur la base de cette littérature, des écrivains comme Montesquieu avaient établi entre le climat de nos pays et le despotisme. De leur point de vue, la chaleur provoquait un relâchement du corps, synonyme d’abandon de soi, de fatalisme, et donc, sur le plan politique, de renoncement à ses droits au profit d’un seul…

Md : L’explication par le physiologique était en vogue et visait à cette époque les mœurs des populations lointaines. Viendra le moment où elle se tournera vers les populations européennes elles-mêmes. Je considère que la psychanalyse, qui fait du désir sexuel un facteur essentiel des relations sociales —moyennant ce que Freud appelle une «sublimation»—, s’inscrit dans cette tendance.

Ph : En général, ce type d’explication, dont la caractéristique est de nier l’élément spirituel en le considérant généralement comme une invention du langage, finit par s’exténuer dans ses errements. Regardez dans quel état se trouve aujourd’hui la psychanalyse, justement, après la période tonitruante de ses «révolutions» au cours des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. C’est à son sujet qu’on parle de mythe, désormais, et ses réactions à cette accusation sont bien timides : vous ne trouvez pas ? Pourtant, on aurait tort de prétexter de ces revers pour leur dénier toute pertinence : il y a toujours une part de vrai dans ces explications qui partent du corps. Et c’est d’ailleurs en raison de cette part de vrai que je souhaiterais, dans nos discussions comme dans le reste, que nous ne nous laissions pas aller ni au relâchement, ni au fatalisme. Sachant que c’est conscient du péril qu’on saura mieux l’affronter.

Po : La mise en garde a tout son sens : pas seulement à mon avis en raison de la fatigue qui guette nos corps et nos cervelles en pareille saison, mais aussi en raison d’une certaine démobilisation intellectuelle générale dans le pays, dont on n’est pas à l’abri de la contagion. Les gens ont la tête dans leurs vacances, peu enclins par conséquent à aller s’affronter à quelque question qui obligerait leur intellect à se tendre comme un arc…

Md : C’est en fixant des objectifs à nos cibles qu’on se prémunira contre le risque du relâchement. Et c’est ensuite en se remémorant fidèlement ces objectifs au fil de nos rencontres que nous vaincrons les effets de la chaleur… Quels étaient, justement, les objectifs que nous nous étions fixés la dernière fois ?

Ph : Notre propos était de distinguer le visage de l’homme de science quand il accepte de se mettre au service du beau. Mais je veux souligner ce point, que c’est effectivement en se donnant un objectif sans cesse reconductible dans l’avenir qu’on se libère de la paresse et du renoncement, et qu’on peut construire pour soi et pour ses proches une vie digne… Et belle !

Une des difficultés qui s’était présentée à nous est que le beau tel qu’il peut être le but de l’homme de science nous oblige à une reprise du travail de définition, dans le prolongement de ce que nous avons dit sur le beau quand nous l’avons placé dans le prisme de la double expérience, orientale et occidentale.

Po : Une autre difficulté, sur laquelle tu avais attiré l’attention, était de séparer la beauté de l’action menée par l’homme de science de sa «moralité». Car il ne suffit pas de proclamer que cette action est autre chose qu’une action morale pour montrer qu’elle l’est effectivement : or c’est ce que je peinais à faire.

Ph : Nous étions partis de l’exemple du médecin, mais c’est vrai que dans son cas la beauté du geste l’apparente à ce qui relève de l’humanitaire, et alors nous sommes ramenés au registre moral. Toutefois, en quoi le geste du mathématicien peut-il être un geste beau et au service du beau ?

Md : La voie que tu avais choisie pour surmonter cette difficulté n’était pas de passer de l’exemple du médecin à celui du mathématicien. Elle était de confronter la beauté de l’action de l’homme de science à la définition qu’on avait donnée du beau auparavant. C’est d’ailleurs à ce moment que je t’ai stoppé dans ton élan avec ma remarque… Sur laquelle nous pourrons revenir, mais cette fois pas avant que tu aies achevé de dire ce que tu avais à dire.

Ph : Oui, mon souci était de nous dépêtrer de cette connotation morale en revenant à la définition du beau telle que nous l’avions formulée. Premièrement comme ce face à quoi il y a agonie, mais aussi résurrection pour témoigner de la magnificence et, deuxièmement, comme ce dont la représentation ne cesse de révéler son impossibilité. Cette seconde définition correspond à ce que nous avons appelé la «voie orientale» et qui est en effet ce qui marque la forme prise par l’art dans les pays d’Orient, dont la peinture chinoise nous sert de repère.

Po : Voilà ! Il s’agit pour nous de montrer comment l’homme de science peut agir de telle sorte qu’il prenne part, d’une façon ou d’une autre, à l’expérience du beau, dans sa double version occidentale et orientale. Mais rien n’empêche à mon avis d’élargir l’éventail de nos exemples, de ne pas se contenter de celui du médecin. L’exemple du mathématicien m’inspire personnellement : n’est-ce pas grâce à son action que tel monument peut se dresser haut vers le ciel sans s’effondrer ni basculer sur le côté, de manière à ce que le chant de prière qu’on y entonnerait pourrait s’élever haut à son tour…

Md : Tu parles plutôt de l’architecte !

Po : L’architecte est celui qui va mettre en pratique le savoir du mathématicien. Sans les axiomes de ce dernier, il n’est qu’un artisan qui avance prudemment, dans la peur constante de l’écroulement de ce dont il dresse les plans.

Md : Certes, mais le savoir du mathématicien ne sert pas qu’à l’architecte : il sert aussi à l’astronome, par exemple. Or si l’architecte conçoit un espace qui peut accueillir le chant, l’astronome, lui, ne fait que mesurer et organiser un espace d’où le chant est absent. Ce qu’on peut en déduire, c’est que le savoir du mathématicien est un savoir neutre : il peut être utilisé pour célébrer le beau comme il peut être utilisé pour ignorer le beau. L’espace sur lequel réfléchit Galilée, et qui va servir à Descartes pour concevoir sa «mathesis universalis», est un espace désenchanté et désolé…

Ph : C’est vrai de l’astronomie moderne. Pour les anciens, pour Pythagore à titre d’exemple, l’espace céleste était à l’image d’un grand temple en lequel la ronde des étoiles faisait office de procession. Et les mathématiques servaient alors à mieux comprendre cette danse universelle, sans doute pour mieux y prendre part. Ce qui tend à prouver que le savoir mathématique peut être tourné vers le beau quels que soient ses domaines d’application.

Po : Cette conception ne vaut pas que pour le monde supra-lunaire, selon la terminologie d’Aristote : elle vaut aussi pour notre monde terrestre. On retrouve en tout cas la même opposition entre l’espace désenchanté et gris du géographe ou du cartographe et l’espace coloré et animé du jardinier ou du chorégraphe…

Ph : Oui. Par ailleurs, la mathématisation de l’espace dans le sens d’une harmonie vivante conduit, au-delà de la danse des étoiles et des corps d’hommes, à la musique elle-même. Puisque toutes les notes peuvent être exprimées sous la forme de rapports de nombres. Et qu’une symphonie peut à son tour être représentée, à l’image de l’univers, comme une vaste construction mathématique. On reste marqués par l’image du mathématicien coupé des réalités du monde, tout occupé de ses formules et de ses démonstrations dans ce langage qu’il est seul à comprendre avec ses pairs. Or il est et se veut être celui par qui les constructions les plus hautes et les plus belles pourront être édifiées par la pierre, et celui aussi par qui les symphonies les plus merveilleuses et les plus enivrantes pourront être mises en scène par le jeu complexe et harmonieux des sons… Bref, il est d’abord ce faiseur de miracles qui met un point d’honneur à n’avoir jamais recours à autre chose qu’au jeu des rapports et des proportions, qu’il débusque dans le monde derrière le voile du hasard. Il est cela avant d’oublier sa mission et de sombrer alors dans la mélancolie, comme nous le dit Albrecht Dürer à travers sa très fameuse gravure : «Melancolia» !

Po : Voilà, n’est-ce pas, ce qui nous éloigne du beau dont on a parlé à propos du médecin qui va à la rencontre du malade au péril de sa propre santé ! Nul édifice élancé vers le ciel ici, nul espace qui rappelle la danse du monde ou qui y appelle. C’est pourtant du médecin que nous avons dit qu’il est sans doute celui par qui viendra le salut, parce que c’est lui qui nous ramène à l’essentiel de nos besoins, quand il répond à la souffrance et au désespoir de l’homme esseulé. Le beau de son geste ne saurait être évacué, ni minoré.

Ph : Il n’en est pas question : nous devons saisir ce qui ramène ces différentes figures du beau à leur unité. Et c’est ce qui me pousse, pour ma part, à poursuivre maintenant ma tentative d’explication qui reprend le beau selon les deux expériences, orientale et occidentale. En insistant sur un élément important, qui est le suivant : du point de vue de l’expérience orientale, le beau, ai-je dit tout à l’heure, c’est ce dont la représentation ne cesse de révéler son impossibilité. Il faut insister sur le «ne cesse». Il y a une faute qui consiste à poser une fois pour toutes, de façon dogmatique, le principe de l’impossibilité de la représentation, comme ont fait beaucoup de théologiens de l’islam et, avant eux, les «iconoclastes» de l’empire byzantin. La grandeur de l’expérience orientale réside au contraire dans sa façon de laisser s’exprimer le désir de la représentation, de sorte que se renouvelle à chaque fois la découverte que cette représentation est impossible. En tuant le désir par l’interdiction, on sabote l’épreuve vivante de l’impossibilité… L’art oriental est tout entier dédié au témoignage concernant cette impossibilité. A vrai dire, il représente le beau à travers le renoncement sacré à le représenter. Du Japon et de la Chine jusqu’à l’Inde et l’Iran, on a toute la diversité du génie oriental dans sa manière de surmonter par l’art cette contradiction : représenter à travers le renoncement à la représentation. Chaque tradition artistique en Asie constitue une manière particulière de déjouer l’impossibilité sans la nier : au contraire, en la célébrant !

Po : Voyons voir maintenant de quelle façon cet art —dont tu dis qu’il est finalement art de déjouer l’impossibilité de la représentation tout en la maintenant et tout en la réaffirmant— nous aide à serrer de plus près le beau auquel peut se vouer l’homme de science.

Ph : C’est un point difficile, dans la mesure où la représentation que l’on se fait de la science est dominée par l’image qu’on en a reçue à partir de sa version moderne, qui est essentiellement occidentale et postcartésienne. Mais justement, on a là l’occasion de s’ouvrir sur d’autres figures possibles de l’homme de science. Des figures qui ont peu à voir avec cette volonté de dompter rationnellement le réel, par quoi se distingue la science moderne.

Po : L’approche scientifique peut difficilement se passer de cette posture de maîtrise du réel.

Ph : De maîtrise, peut-être, mais de domination, non !

Md : Où situer la frontière ?

Ph : On peut maîtriser une chose sans user contre elle de violence et sans chercher à lui imposer son ordre : seulement en la comprenant. Comme on comprend un enfant en attendant patiemment qu’il nous obéisse, c’est-à-dire qu’il réponde à nos attentes de son plein gré. Il en sera ainsi avec chaque chose selon la vocation de chacun : les uns auront le don de comprendre les chevaux pour bien les dresser et les guérir, d’autres auront le don de comprendre l’âme du bois pour savoir quels prodiges on peut en tirer par la scie et le ciseau, etc. La science en Orient ne va pas du particulier à l’universel pour isoler la règle devenant ensuite une loi qui s’impose à la chose de tout le poids de son autorité : elle va plutôt du commun à l’intime. L’homme de science connaît les choses de l’intérieur. Comme si elles lui soufflaient leur secret à l’oreille.

Po : N’es-tu pas en train, sans crier gare, de nous livrer la clé de la relation de l’homme de science au beau, du moins dans sa version orientale ? L’homme de science se met à l’écoute des choses afin d’en tirer ce qu’il veut, dis-tu ! C’est de cette façon-là qu’il peut répondre aux attentes de son prochain. Mais ce qui est un simple moyen du point de vue de la fin que sont les besoins des hommes est une fin en soi du point de vue de la relation au monde. Toujours l’écoute ouvre l’âme au-delà de la chose, vers ce qui ne se laisse pas représenter : vers le beau !

Ph : Livrer la clé ? Tu m’y aides bien, en tout cas.

Md : Le sentier s’éclaire devant nous. Mais je crois que nous n’avons fait que la moitié du chemin : il nous reste à examiner de quelle façon la science peut aller à la rencontre du beau dans la version occidentale de son expérience. Or vous vous souvenez que j’avais émis une idée à ce sujet, la semaine dernière, en suggérant que l’homme de science occidental, héritier du doute radical, peut revenir à cette expérience originaire du doute, non pas pour opposer une vérité de la raison à la vérité simplement admise, non pas dans un esprit de revanche face à l’autorité ancienne du dogme et du préjugé, mais cette fois dans ce même mouvement de l’agonie et de la résurrection qui caractérise l’expérience du beau. Il s’agit de laisser la vérité émerger de son effondrement, libérée de ses formes solidifiées, neuve et scintillante comme au jour de sa naissance. Car il me semble bien que c’est revêtue de son premier éclat que la vérité dit la beauté du monde : fût-elle relative à la plus modeste des choses. Plus concrètement, cela signifie que l’homme de science, qu’il soit médecin,  mathématicien ou autre, peut bien disposer d’un stock de vérités constituées sur lesquels construire ses positions au sujet de tel ou tel problème : sa vraie compétence réside quand même dans son aptitude à se défaire de ce stock et à aller à la reconquête des vérités sacrifiées, mais cette fois dans leur primeur.

Ph : Ce sacrifice de la vérité qui donne lieu ensuite à une vérité neuve fait bien sûr penser à la dialectique hégélienne.

Md : Pour moi, c’est une intuition qui me vient de mon propre travail de médecin. Il m’arrive d’avoir l’impression qu’un voile a recouvert l’ensemble de mes connaissances, me laissant entièrement dans le noir. Et il m’arrive aussi de ne pas chercher à reconstituer ce savoir acquis comme s’il s’agissait d’une propriété légitime dont j’aurais à reprendre possession : je me laisse dépouiller sans résistance. C’est alors que ma science réapparaît d’elle-même, au contact du malade, et avec la maîtrise d’un geste sûr. Elle n’est pas certitude d’un savoir : elle ressemblerait plutôt à la science du chat au moment de sauter, ou de l’orfèvre au moment de ciseler. Sauf qu’elle s’est approfondie, qu’elle a gagné en justesse et en compréhension…

Po : Pourrais-tu parler de la sorte si tu étais mathématicien ?

Md : Je crois que oui. Mais à condition justement que mon savoir ne soit pas une accumulation de vérités à la gloire de mes mérites et de mon pouvoir. A condition qu’il se soit mis au service du beau, à la construction de cathédrales : alors il se réveille lui aussi d’entre les morts. Il est beau et travaille à ce que le beau triomphe dans le monde !

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