« Argu » d’Omar Belkacemi (2021) et « Le marin des montagnes » de Karim Aïnouz (2022) sont représentatifs d’un cinéma algérien qui tire sa force de son lieu, son contexte. Hymnes à la culture amazigh, les deux longs métrages prônent différemment une culture locale riche et des décors naturels authentiques et abondants.

Poétiser vainement la fiction

« Argu » qui signifie « Rêve » en langue amazigh, est le titre du dernier long métrage d’Omar Belkacemi.  Le titre révélateur raconte déjà son contexte. Koukou est le personnage du film : il ne fait pas partie du moult, et se distingue par rapport aux habitants de ce village kabyle perché sur les montagnes. Koukou a la vingtaine, il a un comportement différent à l’apparence différente. Sur cette base, un comité de sages décide de l’interner dans un hôpital psychiatrique. Un acte collectif violent qui incitera Mahmoud, frère de Koukou et professeur de philosophie à Bejaia d’intervenir pour sauver son frère.

Ce village rétrograde et conservateur est secoué par cette personnalité, jeune, fraîche, éprise de liberté, de savoir et de musique. Une personnalité perçue comme une menace pour la communauté. Son frère à l’esprit éclairé, et érudit s’en prend à ce conservatisme lourd et pesant. Les deux frères finissent par s’isoler du poids de ces traditions, des préjugés, et de la morale dans les décors naturels de cette région kabyle, riche de sa nature enveloppante. L’occasion pour les deux hommes de se ressourcer : de se sentir libres, de s’adonner à des rêveries à n’en plus finir, à de la poésie et de chanter des lendemains meilleurs, pleins d’espoir.

Les plans et les décors naturels enrichissent esthétiquement la trame principale du film, tout en dénonçant un village rongé par l’oppression de ces préceptes et de sa mentalité : un étau qui fait fuir tous les jeunes. La caméra de Belkacemi revient sur les traditions, us et coutumes locales. Elle valorise l’esthétique irréprochable du lieu, en dénonçant le poids du conservatisme émanant de ces villageois.

Dans une lenteur ponctuée par des passages poétiques frontalement énoncés, le réalisateur tient à filmer les travers, les interdits, les ressentis éprouvés par les personnages du film, et retire sa magie à un résultat final qui s’épuise doucement mais sûrement. Le film se termine sur une note d’espoir marquante, et marquée par un retour et l’attachement à cette terre natale.

Déplacements géographiques, recherche de soi à travers un retour aux sources, traversées ou déambulations dans des lieux habités par la nature sont récurrents dans ces deux longs métrages, car même si le premier est une fiction, «Le marin des montages » de Karim Aïnouz est un documentaire qui puise dans les origines.

Traversée initiatique

« Le marin des montagnes » de Karim Aïnouz est un documentaire personnel raconté à la première personne, et relatant le retour au village natal algérien du père. Un doc qui s’inscrit  dans la durée avec une caméra portée. Un récit vrai et non moins émotif venait de démarrer, filmé banalement au départ, à travers des prises captées au fur à mesure de son trajet. Le spectateur saisira, dès le départ, la portée initiatique du film, qui brille par son titre révélateur et antonymique.

A l’écoute des passages entonnés avec une voix off, celle du cinéaste, le spectateur fait la connaissance d’Iracema, sa mère disparue. Des mots qui racontent les racines diverses de l’auteur, né au Brésil et élevé par son père amazigh, Majid, en Algérie. Le personnage narrateur qui transporte le spectateur par sa voix et sa caméra se présente comme étant originaire et connaisseur de la Kabylie et à la fois voyageur venant d’un autre continent et d’une autre culture. Il filme son périple à travers des prises et des plans fixes depuis le navire jusqu’à son arrivée immersive à Alger puis à la Kabylie, ce berceau historique lové dans une nature fascinante. Les personnes qu’il filme depuis le début de son parcours prennent spontanément vie sous ses yeux : elles gesticulent, s’adonnent à des rires à n’en plus finir, parlent au moment où l’on s’y attend le moins et au fur à mesure des rencontres intenses et humaines, le réalisateur est comme tiré vers son village natal. Sa rencontre avec son homonyme, un autre Karim Aïnouz dans le village, fait basculer le documentaire dans une narration autre et un rythme différent, mais tout aussi attachant et attractif. Une manière de filmer d’Aïnouz qui valorise cet accueil, voire cette inclusion au sein de cette famille qu’il ne connaissait pas. Filmer l’intime dans ce film est essentiel, oui mais ça finit par englober lieux, rencontres, cultures, et tout un pays. L’intime bascule vers un collectif tout aussi divers et émouvant. Le pouvoir de l’image est à son apogée dans le dernier film en date de Karim Aïnouz : l’image comme support de souvenirs, d’histoires, de vies.

Ces deux films ont été présentés successivement à la 4e édition de « Gabès Cinéma Fen » et discutés longuement dans le cadre d’un atelier critique animé par Saad Chakali et Alexia Roux, deux critiques et spécialistes du 7e Art.

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