En quoi les religions révélées peuvent-elles jouer un rôle aujourd’hui, face à la croissance des périls ? Peuvent-elles être autre chose qu’un simple refuge à l’usage de leurs communautés respectives, répétant à leur attention le même récit ancien ? D’autant que certaines d’entre elles —et l’islam en particulier— n’ont pas des relations amicales avec la poésie. C’est pourtant par la poésie que les récits qui calment les détresses et racontent la renaissance du monde sont possibles… Voilà l’os à ronger qui occupe aujourd’hui nos trois amis : le philosophe, le poète et le médecin.

Ph : Ainsi donc, le remède à la mélancolie de notre monde, à sa tentation de s’abandonner à ses démons guerriers, c’est la passion du récit. Et c’est pourquoi le poète est si indispensable. Puisque, quand il s’agit de ce type de remède, il est le maître et nous sommes les disciples. C’est lui le faiseur de fables. Mais quand nous parlons de «passion du récit», la question, n’est-ce pas, est de savoir de quel genre de récit nous parlons. La tradition littéraire nous en offre une multitude, dont la plupart relèvent du besoin croissant de l’homme d’aujourd’hui de se divertir. Il y a une industrie de la fiction, à laquelle la littérature n’échappe pas. Et mon avis est que le type de récit produit par cette industrie n’a de valeur thérapeutique qu’en tant que dérivatif et sédatif, avec en prime des effets secondaires de type addictif. Autant dire que, dans cet ancien terme dont la signification médicale est un peu tombée en désuétude —«drogue»—, il penche plutôt du côté nocif que du côté bienfaisant.

Po : Sans même parler d’industrie, il y a un artisanat du récit où il y a du bon et du moins bon dans ce qui se donne à lire et où il faudrait identifier ce qui peut servir de remède à la «mélancolie» de notre monde, comme tu l’appelles, et que j’appellerais pour ma part une initiation à la joie du monde. Mais une autre question mériterait qu’on s’y arrête. Je me permets de vous la soumettre parce qu’elle a été inscrite à l’ordre du jour de nos rencontres passées sans être réellement abordée de façon directe… Elle se rapporte à l’islam, qui a été le grand absent de nos dernières discussions. Il est d’ailleurs temps de réparer cette carence…

Ph : De quelle façon voudrais-tu introduire le thème de l’islam à ce niveau de notre discussion ?

Po : Tout simplement en revenant à cette idée de transformation de la guerre dont nous avons vu qu’elle a été envisagée dans l’antiquité et pendant de longs siècles à travers le discours plutôt qu’à travers l’action. Vous vous souvenez sans doute que nous avons évoqué à ce sujet l’Iliade et l’Odyssée, puis des textes bibliques et, enfin, l’évangile de Matthieu. La logique de la progression historique voulait qu’on examine le cas de l’islam, or nous sommes passés rapidement dessus, sans nous attarder. Or je voudrais poser la question suivante : en quoi l’islam pourrait jouer aujourd’hui un rôle en matière de production de récits dont le monde aurait besoin pour vaincre sa mélancolie et pour changer le visage de la guerre à travers l’arme de la parole ? Et a-t-il joué un rôle pareil dans le passé ? J’attire votre attention sur le fait que le texte du Coran réserve une place peu honorable au personnage du poète. Si, comme nous l’avons fait, nous admettons pour notre part que le poète est celui par qui le monde sera sauvé de ses démons pour renouer avec l’expérience de la joie, par-delà les gesticulations de l’action que nous avons identifiées sous les rubriques de «l’absorption» et de la «dissuasion» et dont nous avons dit qu’elles correspondent à la fois à des expédients dictés par l’urgence et finalement à une fuite en avant plutôt qu’à une solution, alors il y a d’emblée un premier problème auquel nous sommes confrontés.

Md : Il est bien vrai que des versets du Coran portent contre le poète des accusations claires. Mais cette méfiance à l’égard du poète n’est peut-être pas une spécialité de l’islam. J’ai le souvenir qu’il en a été question à propos de Platon, et le poète a toujours été une sorte de représentant du paganisme qui, à ce titre, ne pouvait que susciter la suspicion de la part des autorités religieuses au sein de la tradition monothéiste. Est-ce que la religion chrétienne a réservé aux poètes un traitement plus favorable ? Il y a des raisons d’en douter. Je crois savoir que les troubadours, au Moyen-âge, allaient se réfugier auprès des roitelets pour échapper à la misère : ils devenaient des poètes de cour, maniant la louange comme monnaie d’échange. L’Eglise ne faisait rien pour améliorer leurs conditions de vie. Au contraire, elle voyait en eux de dangereux amuseurs qui éloignaient les âmes des voies du salut. Or d’où est-ce que les troubadours tiraient la tradition de leur savoir-faire ? De la poésie latine dont l’accès était réservé aux lettrés ? Peut-être, mais la chose paraît peu probable. De la poésie que les peuples germains ont apportée avec eux quand ils ont déferlé sur les terres de l’Europe occidentale ? On peut aussi le supposer, comme on peut encore imaginer qu’avec l’effondrement de l’empire romain, le substrat culturel des peuples autochtones —Ibères, Celtes…— a refait surface et laissé apparaître d’anciennes compétences enfouies. Mais on sait très bien, à travers les thèmes et le style, que c’est l’Andalousie musulmane qui a été la principale source d’inspiration. Au fur et à mesure qu’avançait la Reconquista, la culture arabe s’offrait aux vainqueurs comme un butin. La traduction des textes et l’interprétation de la musique faisait le reste pour assurer le transfert de la tradition d’une aire culturelle à une autre. Par conséquent, on peut bien sûr considérer que l’art des troubadours puisait à des sources diverses, mais on ne peut nier que l’apport musulman fût déterminant. Que la dette des troubadours envers les poètes andalous fût la plus importante.

Po : Ce qui revient finalement à rappeler que, contrairement au christianisme, l’islam a su concilier son existence avec celle des poètes : c’est ce que tu veux dire !

Md : Je pense qu’il serait fâcheux pour ton développement que tu passes à côté de ce détail historique.

Po : Oh, mais ce n’était pas mon intention. Le problème est d’une complexité redoutable.

Ph : Oui, la relation de l’islam à la poésie ne saurait se résumer aux quelques passages du Coran auxquels tu as fait allusion. Du reste, il est intéressant de noter que les poètes font l’objet d’une sourate entière, en ce sens que son titre leur est dédié, mais qu’il n’y est vraiment question de poètes qu’en deux ou trois versets. Deux ou trois sur un total de 227 ! Le problème se retrouve ailleurs, avec des titres dont le choix paraît pour le moins arbitraire. Les sourates, dont on sait qu’elles constituent le résultat d’un assemblage tardif, posent elles-mêmes un problème d’unité dans le propos et dans le rythme. De sorte que leur titre ne peut souvent être qu’arbitraire. Mais laissons ça : ce n’est pas notre sujet.

Po : Ça pourrait l’être.

Ph : Comment ?

Po : Le Coran se présente, comme tu l’as rappelé, sous une forme fragmentée. La division de ses parties ne reflète pas la loi d’une organisation interne du texte, d’une organisation qui émane de sa propre puissance discursive. Une autorité externe est intervenue pour décider de l’agencement entre eux des versets, et cette autorité est d’ordre politique. On n’abordera pas ici le problème sensible de l’étendue qui a pu être celle de cette intervention, bien qu’il se pose de façon certaine. Où s’arrête l’agencement ? Et s’agit-il seulement d’agencement ? On s’en tiendra ici au fait assez incontesté de l’agencement lui-même. En lequel on reconnaît déjà une pratique de la rupture…

Md : Est-ce qu’on est bien sûr que ce problème de l’agencement ne se pose pas de la même manière, ou d’une manière différente, dans le cas des autres religions qui se présentent comme dépositaires d’un texte révélé ? On sait par exemple que, dans le cas des évangiles, une autorité théologique s’est constituée et a décidé que tel texte était recevable et tel autre non. Les quatre évangiles que la tradition chrétienne a retenus, les évangiles «canoniques», sont les évangiles qui ont passé avec succès l’examen de passage, pour ainsi dire. Là aussi, d’ailleurs, on pourrait se poser des questions sur l’étendue des pouvoirs que cette instance de censure s’est donnée.

Po : C’est vrai que le problème de l’intervention extérieure se pose. Les prophètes de la tradition juive ne sont pas, pour leur part, et à proprement parler, les rédacteurs de la Bible. On peut douter qu’ils aient même couché par écrit les paroles qu’ils ont dites. Il y a donc un travail de collection et de mise en ordre qui intervient après et qui fait que, au bout du compte, le fidèle se trouve à feuilleter entre ses mains ce livre qu’on appelle la Bible.

Ph : Tu veux dire qu’il existe une sorte de partage des tâches entre l’acteur vivant qui subit le feu de la Révélation et qui l’exprime à travers ses actes et ses paroles et, d’autre part, celui ou ceux qui consignent plus tard ces actes et ces paroles pour les restituer à la communauté…

Po : Le problème posé ne réside pas dans la dualité de ces protagonistes. Il réside dans la nature de l’intervention qui survient. Est-ce que cette intervention plus ou moins tardive est une intervention qui agit sous l’influence de ce qu’elle cherche à restituer ? Est-ce qu’elle est prise elle-même dans le feu de ce qu’elle se propose de transmettre ? Ou est-ce qu’elle arrive avec ses froids instruments pour faire subir sa loi et son ordre au souffle de la parole prophétique ? Est-ce qu’elle se fait le relai inspiré de la parole ou est-ce qu’elle ne transmet cette parole qu’en brisant son élan premier et en lui imprimant un élan nouveau, un élan de son cru, obéissant à ses propres exigences. Je me contente de poser la question, mais vous vous doutez bien que le texte coranique est visé par mon propos. On ne peut indéfiniment reculer l’évocation de certaines hypothèses, au prétexte que cela peut nuire à la cohésion de la communauté…

Ph : Je pense que le point qui nous intéresse ici, indépendamment de la question – sujette à controverse – de l’immixtion précoce, ou non, du politique dans l’espace du religieux, c’est la relation à la parole inspirée : est-ce qu’on la porte vers le monde en étant porté par elle ou est-ce qu’on l’entrave pour se l’assujettir… quitte à la sacraliser ensuite, voire à la «sur-sacraliser», mais de manière autoritaire et artificielle.

Md : Où est la frontière entre ces deux actions, sachant que celui qui porte vers le monde, comme tu dis, ne manque pas, lui non plus, d’infliger une certaine violence à la parole qu’il porte ? En outre, je voudrais rappeler ce que nous avons dit lors d’une précédente rencontre, à savoir que l’islam est la religion qui a pris sur elle la charge de sceller en un même effort l’action du politique et celle du religieux. Nous avons dit cela lorsque nous avons parlé de l’expérience du beau et de la nécessité qu’elle induisait de changer le monde …

Po : Oui, nous l’avons dit, et nous avons dit aussi que l’islam a très tôt succombé sous le poids de la charge lorsqu’il a laissé revenir en son sein la logique tribale. Ce qu’il a fait toutefois d’une manière dissimulée, et en proclamant de manière insistante sa rupture d’avec le monde de la «jâhiliyya», comme pour cacher aux regards le mouvement de repli qu’il a effectué lui-même en direction du tribalisme de ce monde. Mais cette rupture annoncée à cor et à cri a eu des conséquences fâcheuses qui restent peu aperçues, y compris de nos intellectuels éclairés. Une première conséquence, c’est la négation de la dette que l’expérience de la Révélation a envers la tradition de la parole poétique dans la péninsule arabique. Ce qui entraîne une conception inutilement surnaturaliste de la Révélation, qui favorise la croyance naïve au détriment de l’intelligence. Parce que, quand on efface le lien de continuité qui existe avec l’ancienne tradition de parole, on est bien obligé d’en venir à l’idée d’une irruption brutale de la parole divine. Et dès lors que cette idée est là, il faut encore lui donner un sens. Comme par exemple celui selon lequel, de tous les peuples qui habitent la terre, le seul peuple arabe aurait eu l’honneur et le privilège de faire l’objet du choix préférentiel du Dieu de l’univers pour qu’Il s’exprime directement en sa langue. A la croyance et au renoncement à l’intelligence du phénomène de la Révélation s’ajoute alors une autre calamité : la vanité… Une seconde conséquence de la rupture proclamée avec la «jâhiliyya», c’est le mépris qui va être développé envers la poésie en général, par-delà celle de la nation arabe en particulier, qui a été identifiée à l’ère honnie de la jâhiliyya. Quand je dis «poésie en général», j’entends bien sûr la poésie des autres nations. Or comment peut-on entrer dans une relation vivante avec les autres nations si on porte à l’égard de la poésie produite en leurs langues un regard de mépris ? C’est par la poésie que les peuples se connaissent entre eux, bien plus profondément en tout cas que par le commerce. Aujourd’hui encore, on observe une sorte de handicap de l’homme musulman dès lors qu’il s’agit d’aller à la rencontre de la culture des autres nations, et de leur littérature en particulier. Mais je reviens maintenant à ta première remarque… Oui, c’est vrai, il y a une violence sur la parole de la part de celui qui la porte vers le monde. Il y a une violence, par exemple, de la part du traducteur du poème lorsqu’il change le texte qu’il traduit afin qu’il s’accorde aux résonances internes de la langue en laquelle il traduit. Cette violence-là, toutefois, obéit à une double exigence : donner au texte l’écho le plus large possible et, d’un autre côté, le faire parvenir au lecteur nouveau dans sa vérité native. Pensez-vous que l’opération d’agencement des versets, telle qu’elle nous a été transmise, exprime une violence de ce type : une violence qui révèle la puissance interne du texte ? Ce que je pense, moi, c’est que le texte a subi une autre forme de violence. La même forme de violence, du reste, à laquelle on a affaire lorsque le «livre» est présenté, dans la forme qui lui a été donnée, comme livre «sacré». Ce qui signifie que les opérations d’agencement, avec leurs assemblages et leurs jointures, avec leurs ruptures et leurs fractures, avec leurs titres arbitraires, sont mises au même plan de sacralité que ce qu’il peut y avoir de plus puissant dans le texte lui-même. Le résultat de cette violence, c’est que l’unité du texte et sa sacralité aussi sont imposées comme un dogme, et non reçues comme l’expérience d’un jaillissement vivant qui engage une réponse… Et il s’agit ni plus ni moins d’une sorte de duperie. De sorte que la force poétique du texte religieux se trouve elle-même contrariée…

Ph : En somme, la chasse au poète a lieu aussi bien à l’extérieur de la sphère religieuse qu’à l’intérieur, au cœur même du texte pour ainsi dire… Mais alors comment tu expliques ce qui a été relevé tantôt, à savoir que c’est essentiellement par les Arabes que les troubadours ont réinventé la poésie en terre d’Occident ?

Po : Oui, c’est un paradoxe. Mais il a son explication. Qui est que la poésie est rejetée dans la sphère du profane, ramenée à un simple jeu verbal. Elle devient alors un amusement, un divertissement qui peut éventuellement avoir ses lettres de noblesse, voire même renouer avec une forme de spiritualité plus ou moins frondeuse, comme chez les soufis. Mais son rang demeure subalterne. La poésie en terre d’islam relève des formes de la contestation et de la vie dans les marges.

Md : L’Occident a connu ses «poètes maudits»…

Po : C’était justement les descendants des troubadours, eux-mêmes héritiers des poètes andalous. Et il est certain par ailleurs que l’Eglise a adopté un moment cette posture intolérante qui a suscité le même phénomène de dégradation de l’activité poétique dont nous parlons.

Md : En quoi le fait d’être poussée vers les marges entraine pour la poésie une dégradation ? On peut considérer qu’elle y gagne en liberté.

Po : Elle va peut-être y gagner en liberté, mais elle aura quand même renoncé à sa mission première, qui est de guérir le monde en renouvelant le récit. C’est de ça qu’on parle aujourd’hui : de ce pouvoir de la poésie de sauver le monde à travers la passion du récit. Parce que, disions-nous, c’est par l’élément du récit que la guerre est transformée et qu’elle redevient porteuse de paix… Triste liberté que celle qui rend infertile.

Ph : Tu viens d’indiquer à l’instant que l’Eglise a joué elle aussi un rôle de censure à l’égard de la poésie. L’islam n’est donc pas seul en cause, finalement. Et la question qui se pose est donc la suivante : comment les religions «révélées», en raison de leur relation conflictuelle avec la poésie, peuvent-elles malgré tout jouer un rôle positif quelconque afin de vaincre la mélancolie du monde d’aujourd’hui et recréer l’espace de la joie parmi les hommes ? Peuvent-elles renouveler le récit, comme tu dis, alors qu’elles entretiennent cette relation de méfiance à l’égard de l’activité poétique ?

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