Afef Ben Mahmoud est connue auprès du public en tant qu’actrice. L’artiste est pourtant multidisciplinaire : elle est réalisatrice, productrice et a fondé sa propre boîte de production en 2018. Depuis les Journées cinématographiques de Carthage, «Les Epouvantails» est en salle et sillonne différents festivals nationaux et étrangers dont un passage remarqué à la Mostra de Venise. Dans ce long métrage, elle y incarne le rôle d’une avocate, farouche défenseure des droits humains tout en étant productrice sur ce dernier film en date de Nouri Bouzid. Afef revient sur ses deux films à l’affiche actuellement au cinéma, son tournage avec Mehdi Hmili et annonce le lancement de son propre film en tant que réalisatrice. L’artiste n’a pas manqué l’occasion d’éclaircir quelques points cruciaux. Rencontre.


Le public vous connait en tant qu’actrice. Comment a viré votre carrière vers la production?

Effectivement, j’ai pu lancer ma propre boîte pour produire mon propre film en tant que réalisatrice en 2018, tout récemment. C’est vrai que c’est ma première production mais ce monde-là ne m’a pas été toujours inconnu. J’ai fait des études approfondies en cinéma : je suis passée par l’Essec, j’ai une maîtrise en management, ensuite, j’ai réalisé mon premier court métrage et c’est là où j’ai décidé de me spécialiser en cinéma : j’ai eu mon diplôme en réalisation et j’ai fait mon DEA en Design/Image.
Donc tout ce qui est management, gestion de ressources humaines, comptabilité, finance, etc, je les ai étudiés et ils m’ont toujours été familiers. J’ai beaucoup profité d’ailleurs de mes années à l’Essec.

Et pour «Les Epouvantails» de Nouri Bouzid, c’est donc vous qui avez proposé de le produire?

Absolument ! Je n’étais qu’actrice depuis 2013 sur ce film. Comme Nouri a eu des problèmes de financement, de production et de film à stagner, je lui ai proposé de tenter le coup en montant ma propre boîte. Il était partant, et je me suis lancée dans l’aventure.

C’était comment de travailler avec Nouri Bouzid ?


Enrichissant ! Nouri, c’est quelqu’un de qui et avec qui on apprend beaucoup. Cette production du film est très particulière parce que je n’ai reçu le papier officiel qui disait que le film passait à ma propre boite que le 9 janvier. Et comme le film traîne depuis 2014, la condition était de signer la convention avant le 31 janvier. Une fois la convention signée, le compte à rebours commence pour livrer le film et Nouri voulait absolument tourner en hiver. On avait le choix ou de commencer de suite ou de laisser tomber. On a commencé le tournage le 29 janvier. C’était donc une course menée avec une superbe équipe et ce n’était pas facile du tout.

Et du coup, sur ce film vous vous êtes retrouvée actrice… et productrice ? Ça n’a pas dû être facile de joindre les deux bouts.


Complètement ! On se faisait du souci pour moi et en guise de réponse, j’ai dit qu’en tant qu’actrice, ça m’arrivait souvent de changer de casquette. Parfois en même temps, on te demande de pleurer, une seconde après de changer d’état, d’apprendre un texte. J’ai réalisé à quel point le métier d’acteur est certes l’un des plus difficiles… mais il est très facile par rapport à la production ! (Rires). En tant qu’acteur, on est concentré, on fait notre boulot, ensuite, on rentre chez nous et on dort comme des bébés (rire), alors que pour la production, ce n’est pas du tout le cas. J’avais une superbe équipe réellement et c’est ce qui m’a aidée à jongler entre les deux.

Votre rôle dans le film est celui d’une avocate intègre, très engagée dans les Droits Humains. Est-ce que c’était facile de l’interpréter ?


Je l’ai aimé. (Rire). Je pense que pour un acteur, s’il aime son personnage, il fera tout pour le réussir. J’ai beaucoup aimé Nadia, de par son parcours, ce qu’elle a fait, ce qu’elle aimerait faire, accomplir, ses combats, ses convictions. Elle est l’avocate de ces deux filles, et du jeune garçon homosexuel. Elle est vraiment engagée, pour les libertés individuelles. C’est d’ailleurs ce que j’ai en commun avec elle en tant que Afef ben Mahmoud. J’ai fait le nécessaire donc pour bien l’incarner.

Comment s’est passé le tournage avec les trois nouveaux acteurs Mehdi Hajri, Nour Hajri et Joumene Limem ?


Franchement, Nouri a toujours été très fort en casting. Ça c’est l’histoire qui le prouve. Je pense qu’il n’y a pas d’acteur nouveau qui a travaillé avec lui et qui n’a pas reçu de prix d’interprétation : de Hind Sabri, Lotfi Abdelli, Ahmed Hafiane… toutes celles et ceux qui ont travaillé avec lui. Quand il choisit son acteur, je pense qu’il sait d’emblée qu’il va bien le jouer. Il sait très bien choisir. Même si j’ai plus d’expérience que Nour, Mehdi et Joumene mais ce sont des acteurs-nés. Quelque part, il fallait installer un rapport de confiance et une fois ce rapport installé, ça marche. Etre acteur, c’est avant tout être généreux ou être dans le partage avec ton partenaire peu importe qui il est. Et ils étaient formidables. J’étais très contente de travailler avec eux.

Le film passe un peu partout en Tunisie et à l’étranger. L’accueil critique et public est mitigé…


J’ai reçu beaucoup d’avis positifs. Mais de toute façon, un film c’est un point de vue. Et un point de vue diffère d’une personne à une autre. S’il était unanimement descendu, ou salué, ça aurait été bizarre. Nouri a en plus toujours su comment ouvrir le débat, et n’a jamais choisi la facilité. Ses sujets sont toujours délicats et peu traités. Déjà, quand on entend le terme «la Syrie», plusieurs nous ont dit «Non, mais c’est du déjà vu, déjà consommé». Je leur ai dit qu’on a vu beaucoup de films traiter du départ et non pas du retour. Mais le retour est très important également. On parle dans le film de la réintégration sociale des deux filles, revenues de Syrie. C’est comme si ce sujet est tabou et qu’on aimerait le garder tabou. C’est mon avis personnel. Je trouve que ce sujet n’a pas été très traité ni ici ni dans le monde arabe ni à l’étranger. C’est comme si on n’aime tellement pas parler de ces gens-là, que ça énerve de parler d’eux et de les exposer de cette manière. Ces gens-là font partie de notre société s’il s’agit de Tunisiens : on ne peut donc pas leur enlever le passeport, les rejeter ou les dénigrer. Au contraire, si c’est des gens qui rentrent avec des problèmes, il faut y remédier pour une meilleure réintégration et un vécu collectif en paix.

Le film s’en prend frontalement à la Troika, aux islamistes. Ça pouvait être redondant par moments…


D’une part, cela n’a jamais été dit d’une manière aussi frontale, je pense. On sous-entend mais pas d’une manière aussi directe. Et d’autre part, ce qu’on est en train de vivre aujourd’hui est le résultat des événements de 2013. On ne peut pas parler de quelque chose d’aussi important aujourd’hui, sans traiter le pourquoi des choses. Leur sens émane de 2013. Le spectateur pourra comprendre l’origine des choses à travers le personnage de l’avocate. D’autre part, avant la révolution, on ne pouvait jamais se permettre de parler aussi ouvertement ou d’évoquer des sujets similaires. Actuellement, on a ce luxe de s’exprimer aussi ouvertement, la tête haute. J’aime bien remettre les choses dans leur contexte et dire comment les choses ont évolué. Ça peut paraitre bizarre ! Et les combats sont toujours les mêmes depuis 2013. On est dans la continuité.

Brièvement, qu’est-ce qui différencie donc «Les Epouvantails» des autres films qui ont traité de l’extrémisme religieux ou de l’islamisme ?


Ce film parle de deux filles parties combattre en Syrie et de leur retour. Le film commence quand elles sont revenues en Tunisie et montre le déroulement de leur réintégration. On ne traite pas de l’islamisme comme dans les autres films et même pour l’aspect politique, je dis que si on a évoqué la Troika, c’est juste pour contextualiser et non pas pour parler des politiciens. Le film traite des rejets de ces personnes-là par tout le monde, par les politiciens, les voisins, leur familles, par elles-mêmes. Le film se veut différent et s’il ne s’est pas approfondi pour parler de l’islam ou de la Troika, c’est que ce n’était pas le sujet, tout simplement. C’est ma manière de percevoir les choses. Si on voulait parler de la Troika, il nous faudrait un autre film. Je suis artiste, pas politicienne. Ce qui m’intéresse, c’est le côté humain. Si on soigne l’humain, on peut régler beaucoup de problèmes sociaux et parvenir même à les éviter.

Actuellement, on peut vous voir au cinéma en tant qu’actrice dans «Avant qu’il ne soit trop tard» du jeune Majdi Lakhdhar. Comment s’est passée l’expérience ?


Mohamed Ali ben Hamra, que je salue, m’a approchée pour un premier rôle dans le film. Mais j’avais un calendrier hyper chargé et je n’étais pas disponible pendant la période du tournage. Ce qu’il m’a proposé au retour c’est de faire une apparition dans le film. Je l’ai fait sur deux jours. C’était un clin d’œil. Ça ne me dérangeait pas du tout. C’était, certes, un petit passage mais les gens m’en parlent beaucoup. L’exercice de cette caméra subjective n’était pas facile : au lieu de donner la réplique à des personnes, tu la donnes à la caméra. Même l’énergie qu’on tente de se créer entre acteurs d’habitude, elle est inexistante dans ce cas-là. Je salue d’ailleurs tous les acteurs qui ont accompagné cette expérience du début à la fin.

A l’instant, vous venez de terminer le tournage du dernier long métrage de Mehdi Hmili. Peut-on en savoir plus ?


Je n’ai pas le droit de parler avant la sortie du film. J’ai adoré travailler avec lui. C’est un réalisateur talentueux, doté d’une formidable manière de diriger les acteurs. Un rapport de confiance s’est installé entre nous et Mehdi donne de l’espace à son acteur. Chose qu’on ne peut pas avoir avec tout le monde et cet espace te permet de vivre encore plus le moment. Quand on vit le moment, en tant qu’acteur, c’est en le vivant qu’on peut réagir d’une certaine manière parfois et pas d’une autre et s’il y’a un réel rapport de confiance avec le réalisateur, tu peux te permettre de proposer, de te lâcher et de vivre le moment pleinement. J’ai fait le rôle d’une mère d’une cinquantaine d’années, c’est un rôle de composition.


Vous débutez bientôt le tournage de votre propre film en tant que réalisatrice. Où est-ce que vous en êtes ?


On attend encore le financement, collecter la somme recherchée et j’espère entamer le tournage en 2020. C’est une coréalisation et une coproduction entre la Tunisie et le Maroc. Ça parle de la danse et dans les troupes de danse, il y a toujours plusieurs nationalités. On vise beaucoup l’Europe pour les coproductions, mais moi je trouve que c’est très intéressant aussi d’en faire entre les pays du Maghreb. Il y a un traité qui parle de coproductions entre les pays maghrébins depuis 1997. Il y a eu beaucoup de films coproduits par le Maroc et qui partent ensuite en Europe pour la post-prod mais il n’y a jamais eu d’échange de films marocains vers la Tunisie. Donc, là, c’est vraiment un 50/50. Ça va être une première. J’espère qu’on va réussir à le faire. J’ai eu Malmo pour le développement, et le script et El Gouna pour le scénario. Le tournage aura lieu entre le Maroc et la Tunisie avec des acteurs algériens, marocains tunisiens et libanais. Le film s’intitule «Backstage».

Etes-vous toujours partante pour des rôles à la télévision ?


Bien sûr. Toujours preneuse. Je reste ouverte à n’importe quelle aventure professionnelle, peu importe la casquette. L’important est que le contenu soit bon. Je reste effectivement partante. Le projet doit être de qualité. J’ai un public, et je n’ai pas envie de le perdre.

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