Aujourd’hui, les monnaies virtuelles font encore couler beaucoup d’encre après une année 2021 record.  Depuis sa création en 2009, des jeunes et moins jeunes sont attirés par le bitcoin. Cette monnaie virtuelle se caractérise par son autonomie et son pseudo-anonymat. Mais son emploi, sa rapidité peuvent cacher des risques. Plus de détails avec M. Hichem Ben Fadhl, président de l’Association tunisienne des Fintechs. Interview.

Est -il vrai que la capitalisation des marchés crypto-monnaies dépasse 3.000 milliards de dollars ?

Effectivement, la capitalisation totale des marchés cryptomonnaies a atteint 3 trilliards de dollars le 10 novembre 2021, ensuite, elle a baissé et se maintient début janvier 2022 à 2,3 trilliards de dollars. Il est à noter que la capitalisation totale de tous les marchés du monde est d’environ 120 trilliards de dollars, ce qui place la capitalisation des crypto-monnaies entre 1 et 3% de la capitalisation globale des marchés mondiaux. Ce n’est pas beaucoup dans le monde de la finance, mais ça commence à devenir réellement significatif, sachant que nous n’en sommes qu’au début…

Ce capital a été doublé par dix en moins d’un an avec l’intérêt des dépenses ?

La capitalisation totale des cryptomonnaies avait atteint un plus bas au début de la crise du covid en atteignant 180 milliards de dollars en mars 2020. Depuis cette date, la capitalisation totale des crypto-monnaies a été multipliée par plus de 15. Une partie de l’abondante manne de liquidités fournies par les Banques centrales a fini dans les marchés en général.

Quelles sont les clés pour comprendre le recours aux crypto-monnaies ?

Le phénomène des crypto-monnaies a commencé il y a exactement 13 ans, jour par jour, sans qu’on ne connaisse les inventeurs ni la raison réelle de leur invention. Ce qui était au début un jeu d’informaticiens est devenu aujourd’hui une industrie financière plus importante que celle du PIB de beaucoup d’Etats dans le monde. L’industrie financière mondiale a déclaré que les crypto-actifs (autre terme pour désigner les crypto-monnaies) sont devenus une nouvelle classe d’actifs financiers à part entière. L’intérêt pour cette classe d’actif vient du fait qu’elle est très facile d’accès et très fluide, comparé aux marchés financiers classiques. En effet, il suffit d’une connexion internet et un téléphone pour accéder à un marché mondial qui ne s’arrête jamais contrairement aux marchés classiques qui ont des horaires d’ouverture et sont restreints à certains pays ou certains investisseurs. De plus, cette industrie n’est qu’à ses débuts, ce qui la rend un investissement intéressant aux yeux de boursicoteurs jeunes et moins jeunes et aussi pour les investisseurs professionnels qui sont tentés, depuis dix ans, par une rentabilité record d’année en année. En effet, la hausse des prix des crypto-monnaies attire de nouveaux investisseurs qui veulent faire des plus-values rapides et ainsi de suite. Et plus il y a des utilisateurs, plus il y a de la demande pour une offre limitée, ce qui fait flamber les prix des crypto-monnaies.

Les crypto-monnaies peuvent-elles limiter l’impact des sanctions économiques ?

Les marchés des crypto-monnaies sont résistants à la censure car c’est un marché électronique en dehors des réglementations, formé par un réseau de dizaines de milliers d’ordinateurs hébergés dans tous les pays du monde, ce qui enlève à tout Etat la possibilité d’arrêter le réseau.

La crypto-monnaie Omicron s’envole avec le nouveau variant du covid-19. Pourquoi ?

Il y a plus de 8.000 crypto-monnaies différentes, Bitcoin et Ethereum étant les plus connues et les plus capitalisées. N’importe qui peut créer une crypto-monnaie en quelques minutes. La crypto-monnaie Omicron citée dans la question est probablement une crypto-monnaie créée par certains pour profiter du buzz du variant du covid-19 et soutirer de l’argent à des investisseurs novices ne comprenant pas les fondamentaux des crypto-monnaies.

Est-ce que les crypto-monnaies forment un système sans contrôle ou sont-ils soumis à une régulation des banques centrales ?

Oui, le marché des crypto-monnaies est formé par un réseau des machines échappant au contrôle des banques centrales. Toutefois, beaucoup de banques centrales dans le monde sont en train de préparer le lancement de leur propre monnaie nationale en utilisant la technologie blockchain qui est la technologie sous-jacente des crypto-monnaies. Les monnaies digitales de banques centrales ne sont pas des crypto-monnaies, mais offriront la même simplicité d’utilisation tout en limitant les risques dans un cadre légal d’un Etat. Le Nigeria a, par exemple, lancé récemment la eNaira qui est une forme digitale de la monnaie nationale. En plus des billets de banque et des pièces de monnaie métalliques, une nouvelle forme de la monnaie fiduciaire sera la «pièce» digitale, qui circulera entre des portefeuilles électroniques, appelés «wallets», hébergés dans un téléphone, tablette ou un ordinateur.

Pensez-vous que le bitcoin sera le futur format monétaire mondial?

Personne ne peut le dire aujourd’hui, la communauté croyant aux cryptomonnaies le souhaite évidemment car l’offre en bitcoin est limitée et si la demande augmente, ça en fait un actif qui assure une bonne réserve de valeur résistante à l’inflation. Toutefois, les Etats ne peuvent pas accepter qu’une crypto-monnaie comme le bitcoin leur enlève leur souveraineté sur leur monnaie. Même si plusieurs pays vont probablement suivre le Salvador, qui est le premier pays au monde à avoir donné un cours légal au bitcoin sur tout son territoire.

Comment profiter des cryptomonnaies ? Sont-elles un levier de développement pour nos économies ?

Pour investir dans les crypto-monnaies, il faut aller sur un des centaines de marchés disponibles sur internet, ouvrir un compte «wallet», y déposer de l’argent et ensuite acheter la crypto-monnaie de son choix après avoir, bien sûr, analysé les risques. Pour faire fructifier ses investissements, c’est comme tous les autres actifs, il est nécessaire de comprendre ce qu’on achète, pourquoi on l’achète, ses fondamentaux, et aussi quand le revendre pour faire des profits et, surtout, comment limiter les pertes en cas de baisse des cours. Même si le bitcoin est l’actif ayant eu le plus de croissance sur les dix dernières années, il est possible de perdre de l’argent si l’investisseur ne sait pas ce qu’il fait.

On suppose la guerre des crypto-monnaies, s’agirait-il plutôt d’une guerre pour des actifs privés ?

Les crypto-monnaies n’ont rien à voir avec les données privées, les transactions étant anonymes, même s’il est possible avec des techniques très pointues de tracer certaines transactions. Toutefois, de plus en plus de marchés de crypto-monnaies demandent des informations pour ouvrir un compte «wallet» pour se conformer aux règlementations bancaires des Etats où ils opèrent. Ces règlementations imposent aux marchés en question, la connaissance du client (KYC) et de prendre des mesures d’anti-blanchiment et contre le financement du terrorisme.

Le bitcoin est-il en fin de compte un délit ou une liberté ?

Bitcoin est aussi un sujet politique, chacun y verra ce qu’il veut, les détracteurs y voient un moyen d’échapper à la loi et en particulier pour faire de l’évasion fiscale ou du financement du crime. D’un autre côté, les défenseurs du bitcoin y voient un moyen rapide et simple de faire des transactions dans le monde entier en toute liberté, à moindre coût, et aussi de sauvegarder leur capital en le mettant à l’abri de l’inflation frappant les monnaies souveraines. Le débat reste ouvert…

En tant que spécialiste du domaine crypto-monnaie,  quels sont les aléas de cette dernière que tout le monde s’arrache ?

Comme tous les marchés financiers, il y a des opportunités de plus-value qui sont accompagnées de risques de perte de capital. Il est absolument nécessaire d’avoir un conseiller financier ou de comprendre soi-même les risques avant d’investir. Ceux-ci peuvent être légaux en fonction de la nationalité et de la résidence de l’investisseur. Celui-ci peut être aussi face à des fraudeurs ou à des escrocs qui veulent profiter de sa crédulité par des propositions alléchantes. Les risques peuvent aller jusqu’au vol des avoirs de l’investisseur si celui-ci ne fait pas attention dans ce monde ouvert sur internet. Comme dans tous les marchés du monde, on ne peut gagner de l’argent qu’à la condition de maîtriser ce qu’on fait.

Quelles perspectives pour les crypto-monnaies en 2022 ? Comment, selon-vous, la situation va-t-elle évoluer en Tunisie ?

En 2022, plusieurs tendances sont probables : avec la montée de l’inflation des monnaies souveraines, beaucoup de nouveaux utilisateurs vont avoir un intérêt croissant pour le bitcoin qui est un actif déflationniste. D’autres pays, comme le Salvador, vont donner au bitcoin un cours légal. Plusieurs pays vont lancer officiellement, comme le Nigeria, leur monnaie digitale de banque centrale.

Les crypto-monnaies liées à la finance décentralisée, au «métaverse», aux jeux en ligne et à l’art vont continuer à se développer. Toutefois, il est possible que le prix des crypto-monnaies, dans le contexte d’une crise mondiale, puisse baisser sensiblement en 2022.

En Tunisie, un texte fondateur est nécessaire pour passer d’une situation de flou réglementaire à une situation où chacun connaît ses droits et devoirs en matière de crypto-monnaies. Après ce texte, les crypto-monnaies vont probablement connaître la même croissance que dans tous les autres pays.

Comment voyez-vous l’avenir de cette monnaie ?

Pour ceux qui s’intéressent au sujet, la priorité est d’en connaître davantage et de bien comprendre ce qu’on fait, il y a des milliers de cours, de formations et de vidéos disponibles sur internet pour approfondir ses connaissances.   

D’un autre côté, la Tunisie a une réglementation en matière d’investissement qu’il faut prendre en compte… il serait utile de clarifier cette réglementation en ce qui concerne l’investissement dans les crypto-monnaies.   

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